lundi 19 avril 2010

"Selon de Persigny, et il a raison, les pyramides n'ont servi de tombeaux que par occurrence : leur but véritable et réel était d'arrêter et de rompre les tourbillons de sable venus du désert" (Maxime Du Camp – XIXe s.)

Maxime Du Camp (Wikimedia commons) 

Homme de lettres et grand voyageur, Maxime Du Camp (1822-1894) fit la connaissance de Flaubert en 1843. En sa compagnie, il parcourut la Bretagne à pied en 1847, puis effectua, en 1849, un long périple en Égypte, Palestine, Syrie, Asie Mineure, Grèce et Italie. Il relata ce voyage dans son ouvrage Le Nil – Égypte et Nubie, d'où est extrait le premier texte ci-dessous.
Du Camp a été reçu à l'Académie française en 1880. Son œuvre comporte une cinquantaine de publications : romans, poèmes, souvenirs de voyage, critiques d'art, reportages, souvenirs littéraires.
Maîtrisant la technique du calotype (1), Du Camp peut être considéré comme l'un des premiers reporters photographes. Les deux illustrations de cette note (hormis le portrait de l'auteur) et le second texte sont extraits de 2 albums et 168 photographies du voyage en Égypte, en Nubie et en Syrie, de Maxime Du Camp, en 1849-1850.
Comme quelques autres auteurs, Maxime Du Camp fut un adepte de la théorie du duc de Persigny, considérant les pyramides comme un rempart contre la progression des sables du désert libyque.



"Un assez grand nombre de petites pyramides s'élevait autrefois auprès des trois grandes, comme des enfants à côté de leurs aïeux ; il en reste encore trois fort dégradées, placées en vedette devant celle de Chéops. Les autres ont été détruites par ordre du fameux Caragheuz, ministre de Saladin, qui employa leurs matériaux à construire la citadelle du Kaire, le mur d'enceinte et l'aqueduc qui mène l'eau du Nil au Mokattam.
Quel était l'usage des pyramides et par qui furent-elles bâties ?
Les historiens de l'antiquité et la plupart des savants modernes disent qu'elles furent élevées, la première par Choufou (Chéops), deuxième roi de la quatrième dynastie ; la seconde par Schafra (Chephren); la troisième par Menkari (Mycerinus), et qu'elles servaient de sépulture à ces trois pharaons.
Selon Abd-el-Latif, les Sabéens prétendent que deux de ces pyramides sont des tombeaux : la première, celui d'Agathodémon ; la seconde, celui d'Hermès.
Les Arabes, qui les appellent el heramat (les vieillesses), racontent que ces pyramides ont été construites avant la naissance d'Adam par Gian-ben-Gian, roi universel du monde, chef des péris et des fées qui gouvernèrent la terre pendant deux mille ans avant la création de l'homme.
D'après la tradition des Druses, les pyramides sont l'œuvre de Dieu même, et c'est dans leur sein qu'il garde, pour le consulter au jugement dernier, le livre des actions de chaque créature.
Le seigneur d'Anglure, pèlerin champenois qui visita les pyramides au quatorzième siècle, mais sans oser y entrer, parce que "c'est un lieu moult obscur et mal flairant pour les bestes qui y habitent", atteste sans hésiter qu'elles furent bâties par Joseph, pour conserver, à l'abri des pluies, les blés qui devaient alimenter l'Égypte pendant les sept années de disette prédites par les songes.
Quant au docteur Clark, il affirme que Joseph fut mis après sa mort dans la pyramide de Chéops.
Il y a encore mille historiettes aussi sérieuses que les précédentes et dont je te fais grâce ; cependant, il en est une que je ne dois pas oublier : les Coptes pensent qu'elles servaient de trône aux pharaons lorsqu'ils passaient en revue leurs armées innombrables.
La seule opinion importante, vraie, réfléchie, raisonnée, rationnelle et raisonnable, appuyée sur des faits incontestables, affirmée par l'expérience et méticuleusement étayée sur des preuves scientifiques, est celle de M. F. de Persigny.
Selon lui, et il a raison, les pyramides n'ont servi de tombeaux que par occurrence et pour ainsi dire accidentellement ; leur but véritable et réel était d'arrêter et de rompre les tourbillons de sable venus du désert, qui eussent, sans elles, infailliblement englouti les grandes capitales élevées jadis entre le Nil et leur emplacement. Les Arabes ont su traditionnellement quelque chose de cette intelligente destination ; lorsqu'on leur demande : À quoi servait le sphinx ? Ils vous répondent sans hésiter : C'est un talisman contre le khamsin (vent de semoun).
Le désert libyque, qui débouche près des pyramides par une grande vallée de sable qu'on nomme le fleuve sans eau, est un vrai désert, immense, nu, rayé par le vent comme les grèves de la mer. Je m'y suis promené à cheval après avoir descendu la pente de rochers grisâtres qui servent de base aux pyramides.
De larges dalles schisteuses, de petits cailloux arrondis comme des galets sont mêlés au sable rose où des traces de bêtes féroces s'enfoncent profondément ; auprès d'une caverne, elles sont si nombreuses que le sol en paraît labouré. Tout est calme, pas un animal ne remue, pas un oiseau ne vole au-dessus de ma tête, nulle caravane ne passe lentement aux chants des chameliers ; le désert rejoint le ciel à l'horizon ; lorsque je me retourne, je vois les pyramides ; je suis comme étourdi par le silence. Quelques rares herbes odorantes et gluantes ont poussé là, et ressemblent, lorsque le vent les agite, à de longs polypes rampant sur un rivage ; çà et là, j'aperçois des fragments de palmiers pétrifiés. Jadis un océan a coulé là, cela est certain. Lorsque le soleil se coucha, les sables infinis devinrent pourpres, puis lilas, puis violets, et enfin d'un gris sombre aux approches de la nuit.


Deux espèces de tombeaux entourent les pyramides : les uns, bâtis avec des matériaux apportés des carrières arabiques, s'élèvent à peine au milieu des sables qui les ont recouverts ; les autres, de forme troglodytique, sont creusés dans les rochers qui font face à la plaine du Nil. Ces derniers ont servi longtemps de demeure aux Bédouins, qui les ont involontairement dégradés et enfumés ; au-devant d'eux s'amoncèlent des débris de crânes, de langes, d'ossements, de bitume et de bandelettes déroulées. Ces petits spéos (cavernes) sont sculptés sur toutes les parois, tandis que les murailles des tombeaux construits près du désert, ne sont ornées que de peintures représentant pour la plupart des scènes de la vie domestique. N'en déplaise aux savants, qui me paraissent tous avoir étudié trop légèrement les sépultures situées sur cet emplacement où fut jadis la nécropole des quatrième, cinquième et sixième dynasties, c'est là qu'on retrouvera peut-être les plus anciens monuments de l'Égypte, ceux qui datent du cinquantième siècle avant Jésus-Christ. Si par hasard ils se rendent sur les bords du Nil, qu'ils cherchent attentivement au milieu des cent cinquante tombeaux épars sur ces confins de la Libye, ils trouveront celui du prince Merhet, fils.de Choufou (Chéops), désigné dans ses légendes hiéroglyphiques comme surintendant général des bâtiments royaux, et en voyant son portrait entaillé dans la muraille, ils contempleront l'architecte qui surveilla la construction de la grande pyramide.
On désigne généralement sous le nom de pyramides de Sakkara, trois groupes de pyramides placés au-dessus des villages d'Abousir, de Sakkara et de Dachour. Elles sont au nombre de quinze, moyennes et petites, toutes bâties en briques crues, ouvertes, sans revêtements, ressemblant à de hauts tumulus, ruinées et presque détruites. Élevées sur la lisière du désert et dominant la plaine où bruissaient autrefois les cités des dynasties memphitiques, elles paraissent sales, tristes et contrefaites quand on les compare à leurs grandes sœurs de Gizeh. Rien ne peut donner une idée de la désolation du terrain qui les avoisine ; ce sont des pierres par-dessus des pierres calcinées par un soleil implacable, et au-dessus desquelles miroite sans cesse une couche épaisse de gaz carbonique. Là, au milieu de cette aridité terne et grisâtre, le sable réjouit les yeux comme le ferait une nappe de verdure. Des gypaètes hideux et purulents se dandinent lourdement en cherchant quelque dégoûtante pâture ; à chaque caillou que l'on dérange, on voit sortir un scorpion avec sa queue recourbée au-dessus de sa tête et courant sur ses pattes rapides ; je voulais y dresser ma tente, mais la quantité de ces laides bêtes m'en empêcha ; elles sont plus nombreuses que les mouches, en été, sur une table de cuisine. Pas un arbre ne se balance ; pas une herbe ne verdoie, pas une fleur ne s'épanouit dans cette solitude ravagée. On dirait qu'il manque à l'air je ne sais quelle qualité vitale, et que là, on mourrait asphyxié comme dans un cachot trop étroit."
"Les trois pyramides sont actuellement ouvertes, et l'on peut facilement visiter leurs couloirs et leurs chambres ; c'est Belzoni qui, en mars 1818, a découvert l'entrée de la seconde (Chephren). Le revêtement de la troisième (Mycerinus), qui est celle qui a le plus souffert, gît tout autour en blocs énormes de granit rouge.
Malgré l'affirmation de Masoudi et d'Ebn-Khordadbeh et de Ebn-Hautal (2), cités par Macrisi, qui disent avoir vu les pyramides couvertes d'inscriptions, malgré le témoignage du pèlerin Guillaume de Baldensel (3), qui a reconnu des écritures de divers idiomes, et entre autres six vers latins qu'il a copiés, malgré l'inscription de la pyramide de Chéops dont parle Hérodote, l'opinion généralement adoptée est que les pyramides n'ont jamais porté aucune inscription ; le revêtement qui subsiste encore au sommet de la seconde n'offre aucune trace de caractères ; je les ai visitées toutes trois avec soin, et je n'y ai constaté que le cartouche orgueilleux du docteur Lepsius. Au-devant d'elles s'étendent les plaines fécondées chaque année par l'inondation ; en arrière s'allonge sans limite le désert de Libye."

(1) "Le calotype (du grec kalos, beau et typos, impression), ou calotypie, est un procédé photographique inventé par William Henry Fox Talbot et breveté en 1841. Il permet d'obtenir un négatif papier direct et donc la possibilité de reproduire des images positives par simple tirage contact. Le procédé négatif-positif deviendra la base de la photographie argentique moderne." (source : Wikipédia)

(2) lire : Ibn-Hawqal

(3) commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem qui se rendit au Caire en 1318 (ou 1336), en route vers Jérusalem et Damas. Il est l'auteur de l'ouvrage de géographie militaire Hodoeporicon ad Terram Sanctam. Visitant les deux grandes pyramides de Guizeh, il y remarqua des inscriptions. D'où sa remarque :"Ultrà Babyloniam (Fostath) et fluvium Paradisi versùs desertum, sunt plura antiquorum monumenta figurae pyramidalis, inter quae sunt duo mirae magnitudinis et altitudinis de maximis lapidibus et politis, in quibus inveni scripturas diversorum idiomatum." Mais ces inscriptions étaient-elles à l'intérieur ou à l'extérieur des pyramides ? La préposition latine "in" (quibus) ne permet pas de répondre à cette question, car elle signifie autant "dans" que "sur". Par ailleurs, on aura évidemment reconnu le Nil dans le "fleuve du Paradis".

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