jeudi 30 septembre 2010

Une étonnante description de la Grande Pyramide, par l’abbé P. Gottis (XIXe s.)


Il fut une époque où les pèlerinages en Terre Sainte incluaient tout logiquement, dans leur programme, un détour par l’Égypte et le site de Guizeh. Ce fut notamment le cas de celui accompli par l’abbé P. Gottis (dont je n’ai trouvé aucune information complémentaire me permettant de mieux l’identifier) et qui fut relaté dans Récits d'un pèlerin, après son retour de la Terre-Sainte en l'année 1868.
On ne saurait mettre en doute, pour ce qui concerne la description de la Grande Pyramide, que l’auteur raconte ce qu’il a vu (ou croit avoir vu ?) de ses yeux. On remarquera néanmoins que certains détails de ce récit ne correspondent pas exactement à la configuration du monument tel que nous pouvons aujourd’hui le visiter :
- non pas une “encoche” sur l’arête (nord-est) de la pyramide, mais “deux ou trois chambrettes” ;
- la Chambre du Roi située “aux trois quarts de la pyramide” ;
- le couvercle du sarcophage toujours présent ;
- la voûte de la Chambre du Roi “légèrement cintrée” ;
- des hiéroglyphes visibles sur les parois de la chambre ;
- une “petite chambre carrée” et un “caveau souterrain” attenants à cette chambre.
Très étonnant enfin ce “grand vide en carré perpendiculaire” remontant vers le sommet de la pyramide par lequel, à l’aide de machines, on montait “peut-être” les blocs servant à édifier les degrés.
Une construction de l’intérieur vers l’extérieur : tiens, tiens ! Comme c’est étrange !


Cavité d’al-Ma’moun, cliché des frères Edgar (http://www.egyptarchive.co.uk/) 
“Ces pyramides construites en pierre de taille calcaire et à gros blocs, ne sont pas, comme le croient la plupart, un plan uni, incliné jusqu'au sommet. C'est une suite non interrompue d'énormes degrés, ayant pour base un carré immense. Ce carré à mesure que la pyramide s'élève, se rétrécit sur ses quatre faces de toute la largeur du degré superposé, jusqu'à ce qu'enfin il n'y ait plus de place que pour une dernière pierre. Tous ces degrés successifs qui forment la pyramide de Chéops, peuvent avoir en moyenne un mètre de hauteur sur 50 ou 60 centimètres de large. Mais que de degrés à monter !... et par suite quels grands coups de compas à donner pour les gravir ! Quelle fatigue!
Voici comment s'opère cette longue et périlleuse ascension. (...) C'est par le milieu à peu près de la pyramide que commence cette si rude ascension. Après avoir monté quelques degrés, on se dirige vers l'angle de gauche. L'arête en étant toute dégradée par les frimas, les vents, les pluies, les ouragans, les tempêtes ; par cet angle l'ascension est moins difficile. Tout en l'escaladant, je remarque deux ou trois chambrettes très régulières, en pierre de taille, dont l'entrée correspond à cet angle. Arrivés à peu près à moitié hauteur, on revient encore au milieu pour y continuer le reste de l'ascension. (...)
[Après la descente de la pyramide, commence la visite de l’intérieur] Arrivés à une certaine profondeur, nous cessons de descendre. Alors s'ouvre et s'élève au-dessus de soi, un grand vide également en carré perpendiculaire et remontant vers le sommet de la pyramide ; on dirait tout d'abord un ciel ouvert, si dans le haut celui-ci n'était tout à fait fermé. Peut-être est-ce par ce vide qu'au moyen de machines puissantes, on montait à mesure et sans les endommager, ces énormes blocs qui maintenant forment des degrés à l'extérieur. Là, le couloir commence à monter assez verticalement. Nulle part il n'a de degrés ; c'est toujours un plan incliné sur lequel par intervalles après coup, on a pratiqué de grossières entailles qui évitent beaucoup de chutes.
(...) Après quelque temps, le couloir reprend presque la direction horizontale ; toutefois son plan est encore incliné vers le bas. On doit être alors à peu près au milieu de la hauteur de la pyramide. Tout à coup, nous nous trouvons dans une salle carrée, assez vaste , en granit bien poli, voûtée, mais sans ornements aucuns.
- Voilà, me dit alors mon guide, voilà la chambre de la reine !
(...) Cette chambre n'ayant absolument que les quatre murs, fut bientôt visitée. À sa suite il n'y pas d'autre couloir, et il faut revenir quelque temps sur ses pas. Parvenus à la partie qui remonte un peu en spirale, l'ascension devient tout à coup très difficile et même très dangereuse, le couloir étant brusquement tronqué. Pour aller le rejoindre, il faut se hasarder sur une plaque en marbre, très étroite, très glissante, sans entailles et engagée seulement par un côté dans le mur. Elle est là sur le gouffre qu'on a à ses pieds, à peu près comme une petite passerelle sur un profond abîme. (...) Ce si effrayant passage heureusement franchi, nous montons encore. Parvenus aux trois quarts de la pyramide, l'ascension verticale cesse. Alors un nouveau couloir presque horizontal, toujours à plan un peu incliné, succède à celui que nous venons de suivre. Nous nous y. engageons et, après un certain temps, par une pente assez douce, nous arrivons à une seconde salle carrée, beaucoup plus grande que la première et qui doit occuper, comme celle de dessous, à peu près la partie centrale de la pyramide. Quelle immense profondeur cependant pour arriver jusqu'à ces salles qui ne seraient ainsi qu'à moitié largeur !
- C'est la chambre du grand roi Pharaon, me dit aussitôt mon guide.
Celle-ci est bien plus remarquable. Ses parois en granit vert, tacheté de blanc, sont très polies. Des inscriptions égyptiennes, des figures hiéroglyphiques y sont dessinées à grands traits. La voûte en est légèrement cintrée, à peu près comme le couvercle d'un coffre un peu bombé. En entrant, à droite, on voit un immense sarcophage : il est en marbre grisâtre d'un seul bloc, un peu détaché du mur et tout ouvert. Son couvercle également en beau marbre, est à côté et dressé entre le sarcophage et le mur. Vraiment ce pharaon auquel il fut destiné, devait être un géant.
Apercevant une petite porte carrée à la suite du sarcophage, à gauche, j'entre et ne trouve qu'une petite chambre carrée aussi et complètement à vide. Allant alors vers le coin de droite, j'y vois une ouverture sur le sol dans l'angle. Un petit escalier y conduit à un caveau souterrain. Mon Arabe seul y descend et m'en rapporte des débris de ce même granit vert mêlé de blanc, qui décore les parois de la grande chambre. N'ayant absolument plus rien à y remarquer et les couloirs finissant là, nous revenons encore sur nos pas et commençons à effectuer notre descente.”
Source : Gallica

mercredi 29 septembre 2010

Selon Samuel von Puferdorf (XVIIe s.), “il y avait au-dedans de la Grande Pyramide une infinité de chambres et de salles”

Il peut arriver parfois aux grands savants - ou prétendus tels - de manquer de rigueur intellectuelle. J’en veux pour preuve le texte qui suit, extrait de l’Introduction à l'histoire moderne, générale et politique de l'univers. Égypte ancienne. Carthage. Afrique. Amérique..., rééditée vers 1750. Son auteur initial est le baron Samuel von Pufendorf (1632-1694), un juriste, homme d’État, économiste, philosophe et historien allemand. Donc a priori une “grosse pointure” !
Le texte a ensuite été revu notamment par Antoine-Augustin Bruzen de La Martinière (1683-1746), lui-même historien et compilateur, ayant vécu à la cour de divers monarques..
Mais voilà ! La description que ces auteurs nous proposent de la Grande Pyramide de Guizeh souffre pour le moins d’une grossière erreur concernant l’intérieur du monument. Où donc ces braves Messieurs sont-ils allés dénicher leur “infinité de chambres et de salles” ? Plus globalement, les platitudes dont ils se satisfont sont pour le moins surprenantes. Leur copie se singularise enfin par sa brièveté, mais, d’après ce qu’elle nous donne déjà à lire, c’est sans doute mieux ainsi !


“Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et ordinairement carrée, et qui se termine en pointe.
Il y en avait trois plus célèbres que les autres, et elles étaient dans le voisinage de Memphis. La plus grande de toutes était, ainsi que les autres, bâtie sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, construite au dehors en forme de degrés, et elle allait toujours en diminuant jusqu’au sommet.
On avait employé pour la bâtir des pierres d’une grandeur extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées avec un art merveilleux, et couvertes d’hiéroglyphes. Chaque côté avait huit cents pieds de largeur et autant de hauteur. Le haut de la pyramide, qui d’en-bas semblait être une pointe ou une aiguille, formait une belle plate-forme de dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était de seize à dix-sept pieds.
On prétend qu’elle avait été vingt années à construire, sans compter dix ans qu’on avait employés à couper les pierres.
Il y avait au-dedans de cette pyramide une infinité de chambres et de salles. Les quatre côtés de cette pyramide étaient exposés aux quatre régions du monde, et marquaient par conséquent la véritable méridienne de ce lieu.
Il subsiste encore une grande partie de ces monuments.”

Source : Gallica
       

mardi 28 septembre 2010

Les pyramides égyptiennes : “des temples élevés en l'honneur d'Osiris”, selon J. Lacroix de Marlès (XIXe s.)


On peut présumer que toute une génération de jeunes lecteurs a été formée à la culture égyptienne par l’ouvrage de l’historien Jules (ou Jean ?) Lacroix de Marlès (17...-1850 ?) Firmin, ou Le jeune voyageur en Égypte (6e édition 1861), dont j’ai extrait le texte ci-dessous.Tout porte à penser qu’il s’agit ici d’une fiction, propre à un genre littéraire adapté à la formation intellectuelle de la jeunesse. Mais fictive ou non, la relation n’en distille pas moins des connaissances que les lecteurs, jeunes ou pas, sont invités à joindre à leur bagage culturel. D’où la responsabilité de l’auteur qui s’inspire assurément ici des acquis de son époque (XIXe siècle) en matière d’égyptologie et plus spécialement de pyramidologie, les sources citées englobant autant Hérodote que Caviglia et Belzoni. On ne manquera pas toutefois de remarquer que ledit auteur se livre à une analyse plus personnelle sur le pourquoi de la construction, et donc sur la fonction des pyramides. Cette initiative littéraire était-elle justifiée ? On peut en douter.
 
“Ce fut en s'entretenant de la sorte que nos voyageurs arrivèrent aux pyramides. À l'aspect de ces masses, Firmin parut frappé d'un profond étonnement, dont lui-même n'aurait pu définir la nature ; car sa surprise ne venait point de l'admiration ; c'était plutôt de la stupeur devant cette œuvre de patience, ou, comme le dit Aristote, devant cet ouvrage de tyrans. Des tyrans seuls ont pu, en effet, employer tout un peuple à la construction de monuments semblables, et ce peuple a dû être un peuple d'esclaves. Firmin demanda d'abord par qui les pyramides de Dgizêh avaient été construites et pour quel usage.
- Ce sont là des choses bien controversées, lui dit M. Roland ; on peut dire qu'il y a sur ce point autant d'opinions qu'il y a d'écrivains. N'importe, je vous dirai ce que j'en sais. Hérodote, le premier qui en parle, attribue la construction de ces trois pyramides à Chéops, à Céphren et à Mycérinus. Chéops, dit-il, était un prince impie, ennemi des dieux. Il ferma les temples, prohiba l'exercice du culte, et, pour occuper ses sujets, il leur fit construire la grande pyramide. Cent mille hommes étaient constamment employés à ce travail. Diodore donne à ce prince le nom de Chemnis. Céphren ou Cabriès, frère de Chéops, régna avant son neveu Mycérinus. Hérodote combat l'opinion de ceux qui attribuent à une femme, qu'il nomme Rhodope, la construction de la troisième pyramide. Suivant quelques Arabes, Joseph , Nembrod et la reine Dalukah fondèrent ces monuments ; mais, par un singulier anachronisme, ce fut avant le déluge et comme par prévision. Ils ne manquèrent pas d'y enfermer beaucoup de trésors, bien convaincus que l'or ne leur serait pas moins nécessaire après le déluge qu'auparavant. Les Arabes venus de Saba regardaient les trois pyramides comme les tombeaux de Schout ou Seth d'Hermès et de Sab, fils d'Hermès. Comme ils se prétendent issus de ce dernier, ils ne manquent pas de se rendre en pèlerinage à la pyramide où ils croient ses restes ensevelis. Abdallatif parle de cette tradition des Sabéens ; mais a la place de Seth, il nomme Agathodaimon, qui est le dieu chef des anciens Égyptiens. Les Coptes ont d'autres traditions. Ils attribuent la fondation des pyramides au roi Saurid, qui, d'après une autre tradition constatée par une prétendue inscription, vivait trois siècles avant le déluge. Les Arabes se sont emparés de ce fait qu'ils ont singulièrement brodé. Saurid, disent-ils, averti par les prêtres que le déluge aurait lieu, fit construire les pyramides, et il y enferma de grands trésors qu'il entoura de talismans, afin de les défendre contre les mains avides. Dans la grande pyramide, c'était un serpent ; dans la seconde, une idole d'agate noire ; dans la troisième, une statue de pierre. Si un individu cherchait à s'approcher du trésor, le serpent s'élançait sur lui, l'entourait de ses replis, le piquait et le tuait ; l'idole le privait sur-le-champ de jugement et de raison ; la statue allait à lui, l'embrassait et l'étreignait si fortement dans ses bras qu'elle l'étouffait. C'est ainsi, mes amis, ajouta M. Roland, que les Arabes écrivent l'histoire.
- Je vois, dit Firmin, que, de toutes ces opinions, la moins invraisemblable est celle d'Hérodote.
- Oui, reprit le gouverneur, mais elle offre une difficulté ; c'est que les dynasties de Manéthon ne font aucune mention de Chéops ou Chemnis, ni des deux autres princes. D'un autre côté pourtant, on observe que Manéthon a nommé tous les rois de ses dynasties, à l'exception de ceux de la vingtième, se contentant de dire qu'elle se compose de douze rois de Diospolis. Et comme Hérodote affirme que les pyramides ont été construites après Sésostris, premier roi de la dix-neuvième dynastie, mais longtemps avant Apriès (l'Hophra de l'Écriture), qui appartenait à la vingt-sixième, on peut penser que Chéops, Céphren et Mycérinus appartenaient à la vingtième dynastie. Les calculs qui ont été faits sur cette donnée rapportent le règne de Chéops au commencement du XIIe siècle avant Jésus-Christ, environ quatre cents ans avant la première olympiade.
Cela posé, quand Bonaparte disait sous les pyramides à ses quatre mille soldats, en face de quarante mille mameluks : « Soldats, du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ! » il aurait dû dire trente au lieu de quarante. Au surplus, cette harangue vive, courte, énergique, l'enthousiasme des Français, leur confiance dans le général, enfantèrent l'héroïsme, et les quarante mille mameluks furent battus complètement après un combat opiniâtre.
Une question bien controversée et non encore décidée, c'est celle de savoir à  quel usage les pyramides furent destinées; et là-dessus, on s'est livré à des divagations sans nombre. Les uns ont voulu que les pyramides fussent des tombeaux ; d'autres en ont fait des observatoires, des édifices faits pour établir une méridienne invariable ; d'autres encore y ont vu des gnomons. Pour moi, si je devais avoir un avis, je soutiendrais volontiers que c'étaient des monuments érigés en l'honneur du soleil Osiris. Suivant l'opinion d'Hérodote et de beaucoup d'autres écrivains anciens et modernes, les pyramides étaient des tombeaux ; mais les princes qui les avaient fait construire n'y furent pas ensevelis ; le prétendu sarcophage qu'on a trouvé au milieu de la grande chambre, dite du Roi, n'a point la forme des cercueils égyptiens, ne laisse apercevoir aucune trace qui indique un couvercle, et de plus est placé horizontalement, contre la coutume générale et constante des Égyptiens de placer debout les caisses de leurs momies. Je dois convenir que le voyageur Caviglia a reconnu des routes souterraines qui s'enfoncent sous la grande pyramide, et qui probablement conduisent à la partie inférieure du puits qui se trouve en allant de l'ouverture aux chambres, puits dont l'existence était attestée par Pline longtemps avant qu'on fît l'ouverture de la pyramide. Un auteur arabe, qui prétend être descendu au fond de ce puits, dit qu'on y trouve quatre portes conduisant à quatre grandes pièces qui renferment des momies. J'admets ce fait ; il ne prouve pas plus que les pyramides étaient des tombeaux, que les caveaux de nos églises, naguère encore remplis de cadavres, ne prouveraient que nos églises sont des monuments funèbres.
La découverte de Caviglia piqua d'émulation. On croyait que la seconde pyramide n'avait jamais été ouverte ; Belzoni chercha un passage pour y pénétrer, et il le découvrit. On prétend qu'il y avait parmi les Arabes une tradition relative à ce passage et que Belzoni la connaissait. Du reste, il est bien permis de croire que cette tradition existait, puisqu'une inscription arabe trouvée dans la chambre dite Sépulcrale prouvait que les Arabes y étaient entrés dans le XIIe siècle de l'ère vulgaire. On y trouva, comme dans la première, une grande cuve qu'on appela sarcophage, et dans ce sarcophage des ossements qu'on reconnut pour être ceux d'un bœuf. Quant à la troisième pyramide, elle n'a jamais été ouverte. On croit que la première le fut par ordre du calife Almanoun (*), fils et successeur du fameux Haroun-al-Raschid ; et comme cela eut lieu par l'enlèvement d'une grosse pierre située sur la face septentrionale, à cinquante pieds environ du sol, nul doute que la situation de cette pierre ne fût connue par tradition, car le hasard seul n'aurait pu l'indiquer. Il parait même que le secret n'était pas ignoré des anciens. Hérodote, il est vrai, n'en parle que d'une manière assez vague, se bornant à dire qu'il y a dans le corps des pyramides des routes ; mais Strabon, mieux instruit, affirme qu'à une certaine hauteur, vers le milieu des côtés, il y a une pierre mobile qui, étant ôtée, laisse à découvert une entrée oblique par laquelle on pénètre dans l'intérieur.
On sait aujourd'hui qu'on arrivait au cœur de ces monuments non seulement par l'entrée ordinaire, mais encore par des avenues secrètes ; que les eaux du Nil y arrivaient par des conduits souterrains ; qu'il existe des communications du dedans au dehors ; qu'auprès des pyramides se trouvaient de nombreuses excavations où l'on croit que les prêtres faisaient leur demeure ; tous ces faits, appuyés par les conséquences qu'on peut tirer de la forme extérieure des pyramides, forme qui mieux que toute autre permet aux rayons du soleil de les embrasser dans tous leurs contours, peuvent m'autoriser à penser que ces pyramides furent des temples élevés en l'honneur d'Osiris, dispensateur de la lumière. Qui ne sait que, dans les anciens temps, les hommes représentèrent leurs dieux sous la forme d'une colonne ou d'une pierre. Callirhod, prêtresse de Junon, dit Clément d'Alexandrie, parait de guirlandes la colonne de la déesse, et Scaliger, sur ce passage, observe que les statues des dieux ne furent d'abord que des colonnes pyramidales. Jupiter et Diane, suivant Pausanias, étaient représentés à Corinthe, l'un sous la forme d'une pyramide, l'autre sous celle d'une colonne; et, pour ne pas sortir de l'Egypte, je vous dirai, avec Diodore, que les Égyptiens ont honoré sous forme de colonnes Osiris et Isis, et qu'ils regardaient les pyramides et les obélisques, terminés en pointe, comme représentant des rayons du soleil.
Tandis que M. Roland parlait, on s'était avancé du côté du nord ; Firmin n'aurait pas cru avoir vu les pyramides d'Égypte s'il n'était entré au moins dans l'une d'elles. Ils se trouvaient sur le bord de l'espèce de glacis que les sables, poussés par les vents et probablement aussi par la main des hommes, ont formé au-dessous de l'ouverture, et qui s'élève jusqu'à cette dernière. Nos voyageurs arrivèrent par cinq canaux ou galeries, qui vont de haut en bas, de bas en haut et horizontalement, à la chambre dite du Roi. L'autre chambre, dite de la Reine, est sous la première. Quatre de ces canaux sont de même grandeur; comme ils n'ont que trois pieds et demi de haut, on est obligé de s'y glisser courbé ou couché. Les quatre côtés sont revêtus de tables de marbre blanc si bien poli, qu'il serait impossible de monter ou de descendre si on n'y avait pratiqué des entailles de distance en distance. La cinquième galerie est beaucoup plus haute que les autres. Ce qu'on veut bien appeler sarcophage n'est qu'une grande cuve de granit dur et sonore, très poli, mais sans ornements ; elle est de forme oblongue.
Nos jeunes gens renoncèrent à voir la chambre inférieure ; et surtout ils rejetèrent bien loin l'idée de descendre dans le puits, comme ils en avaient d'abord eu le projet. M. Roland, qui n'était monté que par complaisance pour Firmin, qu'il ne voulait point perdre de vue, n'eut garde d'insister pour la visite du puits. Après avoir passé une heure à parcourir aux flambeaux ces sombres galeries, il lui tardait de revoir le jour et de respirer l'air libre. (...)
- Ce que je puis dire, répliqua Firmin, c'est que, si les pyramides n'ont pas été des tombeaux, leur intérieur n'a rien de gai ; mais croyez-vous qu'elles aient été construites par les Israélites durant leur séjour en Égypte, comme le dit Josèphe ?
- Non, certes, je ne le crois pas, répondit M. Roland. Je prétends, au contraire, que l'assertion de cet historien est doublement erronée. Il résulte, en effet, de plusieurs passages de l'Exode, que les Hébreux ne furent employés qu'à des ouvrages en brique, et les pyramides sont en grandes pierres carrées de dix à vingt coudées de long sur deux à trois pieds de largeur et d'épaisseur ; elles sont liées entre elles par une couche de ciment dont l'épaisseur égale à peine celle d'une feuille de parchemin ; mais il n'y est pas entré la moindre parcelle de brique, et Moïse assurément n'a pas confondu des briques avec d'énormes blocs de pierres. D'un autre côté, s'il est vrai que Chéops et ses deux successeurs appartiennent à la vingtième dynastie, l'érection des pyramides ne peut remonter au-delà du XIIe siècle avant Jésus-Christ, et, par conséquent, elles n'existaient pas encore au temps de Moïse.
- Ce qui m'étonne, reprit Firmin, c'est que ces pyramides ne sont nulle part ornées d'hiéroglyphes, comme les obélisques, qui en sont tout couverts de haut en bas.
- Il est a présumer, répondit M. Roland, qu'elles avaient des hiéroglyphes comme tous les autres monuments de l'Égypte ; mais il paraît qu'ils n'existaient que sur le revêtement extérieur, que les Arabes ont enlevé pour construire d'autres édifices. La seconde pyramide conserve encore une partie du sien en beau granit rouge extrêmement poli. Si l'on n'y voit pas d'hiéroglyphes, c'est parce qu'à cette élévation il n'aurait pas été possible de les apercevoir.
- Cela est vrai, dit Firmin, quoique cette élévation soit moindre que je ne le croyais. La plus grande des trois, à laquelle Strabon donne six cent vingt-cinq pieds de hauteur perpendiculaire, ne me paraît pourtant pas plus élevée que le clocher de Strasbourg.
- Elle l'est même un peu moins, s'il est vrai que la croix soit à quatre cent quarante pieds du sol, puisque la grande pyramide, mesurée avec le plus grand soin par l'ingénieur Nouet, qui faisait partie de l'expédition française, n'a de hauteur perpendiculaire que quatre cent vingt-un pieds neuf pouces. Il faut dire qu'elle à été tronquée et privée de son sommet, ce qui lui a enlevé quelques pieds de hauteur. Cette masse a six cent quatre-vingt-dix-neuf pieds neuf pouces de largeur à sa base, qui repose immédiatement sur le sol, comme en général tous les monuments égyptiens. Il est vrai que le sol se compose partout d'une assise de roche très dure. Celui qui supporte les pyramides est élevé de quatre-vingts pieds au-dessus des terres que le Nil inonde à l'époque de la crue. Ce sphinx colossal qui est au pied de la pyramide de Céphren, long de cent quarante-trois pieds, s'il faut en croire Pline, et qui, dit-on, était le tombeau d'Amadis, n'est vraisemblablement qu'une protubérance de ce sol de roche, haute d'environ trente à trente-cinq pieds, et qu'on a eu l'idée de tailler et de sculpter en sphinx. Cette masse était presque en entier ensevelie sous le sable. Toute la partie antérieure a été mise à découvert; la tête et le cou s'élèvent à vingt-sept pieds au-dessus du sol.”
(*) lire : Al-Ma’moun

lundi 27 septembre 2010

Les pyramides de Guizeh et le Sphinx, selon l’interprétation ésotérique d’Ernest Bosc (XIXe s.)

Connu sous son pseudonyme J.Marcus de Vèze, l’architecte Ernest Bosc (1837-1913) fut un écrivain prolixe, à qui l’on doit un Dictionnaire raisonné d'architecture et des sciences et arts qui s'y rattachent, un Dictionnaire de la curiosité et du bibelot, un Dictionnaire général de l'Archéologie et des Antiquités chez les divers peuples, un Traité complet théorique et pratique du chauffage et de la ventilation des habitations privées, et des édifices publics, des Études sur les hôpitaux et les ambulances, un Dictionnaire d'orientalisme, d'occultisme et de psychologie...
Il était tout particulièrement intéressé par l’alchimie, l’ésotérisme, les sciences occultes, sans oublier les drogues dont les facultés hallucinogènes créent des liens entre les mortels et les puissances occultes.
Le texte qui suit est extrait de Isis dévoilée ou l'égyptologie sacrée (1891).
L’auteur s’y démarque tout d’abord de la relation d’Hérodote relative aux humiliations que Khéops est censé avoir fait subir à son peuple pour l’asservir à ses volontés hégémoniques. Puis, par simples touches, il consacre quelques courts paragraphes à la description des pyramides et un développement un peu plus long au Sphinx.
On ne manquera pas de remarquer les imprécisions du récit, surprenantes sous la plume d’un architecte. Il a beau écrire, à propos du Sphinx, “On ne saurait se faire une idée du colosse sans l'avoir vu”, on peut douter qu’il soit jamais allé lui-même visiter le site de Guizeh. Sa préoccupation, à l’évidence, est plus de l’ordre de la symbolique que de la description. “La pyramide, note-t-il, renfermait plusieurs chambres sépulcrales et un ou plusieurs couloirs qui avaient des directions diverses.” Difficile d’imaginer plus plate banalité ! Étonnant, une fois encore, de la part d’un architecte...





“Parmi les monuments de l'Ėgypte, ceux qui frappent le plus d'étonnement le voyageur par leur masse imposante, ce sont les pyramides. Leur destination a fourni matière à de nombreuses dissertations, mais aujourd'hui, on sait fort bien que ces constructions purement funéraires étaient destinées à des sépultures royales.
Hérodote, qui confirme cette destination, nous donne à l'égard de ces édifices des renseignements que nous allons reproduire ici en partie, pour permettre au lecteur de se faire une idée de l'immense travail qu'il a fallu accomplir pour ériger ces constructions gigantesques.
Voici ce qu'Hérodote nous apprend relativement à la pyramide de Chéops : « Il (Chéops) condamna indistinctement les Égyptiens aux travaux publics. Les uns furent contraints à tailler les pierres, dans les carrières de la chaîne Arabique, et de les traîner jusqu'au Nil ; d'autres à recevoir ces pierres qui traversaient le fleuve sur des barques et à les conduire dans la montagne du côté de la Lybie. Cent mille hommes, relevés tous les trois mois, étaient continuellement occupés à ces travaux; et dix années, pendant lesquelles le peuple ne cessa d'être accablé de fatigues de tout genre, furent employées à faire seulement un chemin pour voiturer les pierres, ouvrage qui ne paraît pas inférieur à l'élévation même de la pyramide qui coûta vingt années de travaux... Sur une des faces de la pyramide, on a marqué en caractères égyptiens, la quantité de raves, d'oignons et d'aulx qui ont été consommés par les ouvriers ; et si je me rappelle bien ce que mon interprète m'a dit en me traduisant l'inscription, la dépense pour ces seuls aliments a été de mille six cents talents d'argent. Chéops, pour subvenir à ces dépenses en vint à de tels excès, que, manquant de ressources, il exigea de sa fille qu'elle se prostituât, et qu'elle lui procurât de cette manière autant d'argent qu'elle le pourrait. On ne m'a pas dit quelle somme elle amassa par ce moyen d'après les ordres de son père, mais on m'a assuré qu'ayant formé le projet délaisser après elle un monument sous son propre nom, elle avait exigé que chacun de ceux avec qui elle avait eu commerce lui fît don d'une pierre, propre à être employée dans les ouvrages qui s'exécutaient alors, et qu'elle avait fait élever avec ces pierres la pyramide qui se trouve au milieu des trois, en face de. la grande. »
Nous ne poursuivrons pas ce récit d'Hérodote, qui nous paraît un peu bien fantaisiste. Il nous paraît difficile d'admettre qu'un Pharaon ait pu exiger la prostitution de sa fille pour se procurer des ressources, surtout quand il s'agit de trouver des vingtaines de millions, car si les radis, les oignons et les aulx consommés par les ouvriers s'élevaient à près de neuf millions de francs, combien faut-il compter de millions pour payer l'outillage, la machinerie, les vêtements et autres dépenses nécessitées par ces travaux ?
Et quel contingent aurait pu fournir la pauvre fille du Pharaon dans tout cela ?
On doit donc ranger parmi les fables ce petit conte d'Hérodote, de même que la haine que s'étaient attirée, d'après cet auteur, Chéops, Chephrem et Mycérinus, en imposant aux Égyptiens de ces corvées considérables pour la construction de leur pyramide; nous savons, au contraire, que ces trois pharaons furent honorés après leur mort d'un culte tout spécial, probablement à cause des travaux qu'ils avaient exécutés.
Mais n'insistons pas plus longtemps sur ce récit et parlons des pyramides, qui font partie de la vaste Nécropole de Memphis qui s'étend des pyramides de Gizeh aux tombeaux de Saqqarah, village arabe, dont les principaux monuments sont la pyramide à degrés, les tombeaux de Ti, de Ptah-Hotep, enfin le Sérapéum, c'est-à-dire le lieu de sépulture des Apis morts pendant une longue suite de siècles.
La Pyramide de Saqqarah daterait de la seconde dynastie, de la première même, suivant Mariette ; sa construction, bien que remontant à plus de 6.000 ans, témoigne, cependant, d'un art très avancé, soit par sa superbe taille, soit par l'appareillage exact de ses énormes blocs.
La plus grande pyramide de Gizeh, dont la base est un carré de 227 mètres de côté, devait mesurer primitivement 146 mètres de hauteur ; cet ensemble donne en chiffres ronds un cube de 2.577.000 mètres qui aurait pu fournir des pierres pour construire un mur de deux mètres de hauteur, un mètre d'épaisseur et 1.288 kilomètres ou 122 lieues de longueur et cette énorme masse ne servait qu'à abriter une momie !
La pyramide renfermait plusieurs chambres sépulcrales et un ou plusieurs couloirs qui avaient des directions diverses, afin de déjouer les calculs coupables de ceux qui auraient été tentés de violer les sépultures.
Les matériaux employés pour la construction sont des calcaires, mais parfois l'intérieur de la chambre principale a les revêtements de ses parois en granit ; c'est dans cette chambre que se trouve la momie pour laquelle le monument a été érigé.
L'entrée de la pyramide est toujours cachée avec le plus grand soin sur le parement extérieur qui était une pierre polie.
Parfois, les couloirs qui vont d'une chambre à l'autre communiquent entre eux, mais, ils sont toujours coupés dans leur parcours par des puits très profonds, creusés dans le roc même qui sert d'assise à la pyramide.
D'après Manéthon, certaines pyramides de Memphis seraient les plus anciens monuments de l'Ėgypte, ce qui confirmerait l'opinion de Mariette.
Nous venons de voir que dans la Basse Ėgypte, les pyramides étaient la dernière demeure des rois et des grands fonctionnaires de l'État.
Dans la Haute Ėgypte, les mêmes personnages ainsi que les divers membres de leur famille étaient enterrés dans des hypogées ou immenses excavations creusées dans les flancs des montagnes. L'entrée de ces hypogées était parfois visible, mais plus souvent cachée ; un simple simulacre de porte était taillé sur le flanc même du rocher. Un grand nombre de couloirs conduisaient, par des issues dissimulées, dans la grande chambre sépulcrale, dans laquelle se trouvait ordinairement un sarcophage en granit ou en basalte. Bien des hypogées ont leurs parois latérales et même leurs plafonds couverts de sculptures entaillées et coloriées ; ces mêmes parois sont souvent décorées d'inscriptions hiéroglyphiques.
(...)
savoir, vouloir, oser, se taire
Nous ne saurions terminer ce chapitre sans parler du Sphinx, non seulement parce que les avenues conduisant aux temples étaient décorées parfois de ces animaux symboliques, mais surtout à cause de celui situé au Sud-Est de la grande pyramide de Gizeh, dénommé le Grand Sphinx et qui a fourni matière à de nombreuses fables, qu'il est indispensable de réfuter.
Ainsi le petit conte d'Oedipe et du Sphinx est une puérilité sans nom, qui n'a servi qu'à dénaturer le magnifique symbole que la philosophie grecque ne connut que du temps de Platon.
Le Sphinx, nous ne l'ignorons plus aujourd'hui, est une clef de la science occulte, dont voici l'explication : c'est un composé qui, dans son unité, renferme quatre symboles : savoir, vouloir, oser, se taire, qui forme un quaternaire occulte. C'est pourquoi le Sphinx est représenté avec une tete et une poitrine de femme : savoir (intelligence) ; un corps de taureau : vouloir (avoir la force) ; les pattes et les griffes du lion : oser (audace) ; enfin, des ailes recouvrant les flancs de l'animal : se taire (voiler ses desseins jusqu'au moment propice).
Le Grand Sphinx est un rocher naturel auquel on a donné grossièrement la forme de l'animal ; seule la tête a été sculptée. La hauteur du colosse mesure près de 20 mètres (exactement 19 m. 97) ; sa longueur est de 39 mètres environ ; la tête a 8 m. 50 de hauteur et la figure, dans sa plus grande largeur, 4 m. 20 ; l'oreille a 1 m. 80 de hauteur, le nez 1 m. 85 et la bouche 2 m. 32 de largeur. Le contour de la tête mesure au niveau du front 26 m. 40 de circonférence.
On ne saurait se faire une idée du colosse sans l'avoir vu ; l'effet est fantastique, même aujourd'hui, où il est si fortement ruiné. Quand le colosse devait être neuf, qu'un revêtement de granit modelait son corps, il devait briller au soleil d'un vif éclat, de même que les ornements symboliques qui ornaient sa tête. C'était sans doute une merveille laissant bien loin, derrière elle, tous les grands monuments de notre ferronnerie créés, pourtant si remarquables, par le puissant outillage de notre chaudronnerie moderne.
Ce colosse avait un emploi, Jamblique nous l'apprend, et voici ce qu'en dit Champollion-Figeac : « Le sphinx des pyramides a été étudié, le sable qui l'encombrait momentanément détourné, et il a été reconnu que ses colossales dimensions avaient permis de pratiquer entre le haut de ses jambes antérieures et son cou, une entrée qu'indiquent d'abord les montants d'une porte ; celle-ci conduisait à des galeries souterraines creusées dans le rocher sur une très grande distance, et enfin, on se trouvait en communication avec la grande pyramide.
Ce qui expliquerait :
1° Ce que disent les écrivains arabes, savoir : qu'il y avait plusieurs puits et galeries souterraines dépendant de la grande pyramide ;
2° Qu'il y avait dans la tête du sphinx, une ouverture qui menait à ces galeries et à la pyramide ; enfin, on comprend pourquoi on ne pouvait entrer dans la pyramide par une porte extérieure, et comment les galeries qui y étaient pratiquées étaient extérieurement fermées par une porte et par des blocs de granit. »

Source : Gallica

samedi 25 septembre 2010

“Quel devait être le degré de civilisation d'un peuple qui pouvait produire de tels ouvrages !” (A.H.L. Heeren - XVIIIe-XIXe s - à propos des pyramides d’Égypte)

Arnold Hermann Ludwig Heeren (1760-1842) fut professeur de philosophie, puis d'histoire à l'université de Göttingen (Allemagne). En 1822, il fut admis à l'Académie royale suédoise des Sciences, comme membre étranger.
Sa lecture et son enseignement de l'histoire peuvent être encore aujourd’hui considérés comme particulièrement modernes. Selon Heeren, les données et faits historiques ne sont en effet compréhensibles que compte tenu de leur contexte économique, politique, législatif et financier. Mais quant à savoir si sa version de l'histoire des pyramides égyptiennes est imparable dans ses tenants et aboutissants, les spécialistes apprécieront...
Dans le texte ci-dessous, extrait de l’ouvrage De la politique et du commerce des peuples de l'Antiquité, tome 6, 1834, traduit de l'allemand par W.Suckau, Heeren se situe donc en historien, laissant aux archéologues et égyptologues anciens et modernes le soin de débattre entre eux de l’identité des bâtisseurs des pyramides. Il indique toutefois des pistes de réflexion à partir de l’antériorité des pyramides de Méroé et de “la conjecture que les pyramides égyptiennes sont l'ouvrage des conquérants éthiopiens”.


 
A.H.L. Heeren 
"L'Égypte était en grande partie entourée de pays habités par des peuples nomades et puissants. Outre les tribus libyennes et éthiopiennes, elle avait pour voisins les Arabes, qu'attiraient les gras pâturages de la Basse-Égypte. À mesure que la culture se répandit de la vallée du Nil au Nord , on ne put éviter d'en venir aux mains avec ces peuples, poussés d'autant plus à la guerre que les richesses des habitants de la vallée du Nil s'accrurent. La nature et le genre de vie de ces hordes, qui ne fuient que pour revenir avec des renforts, indiquent assez que les guerres avec elles devaient être fréquentes et longues. L'ancienne histoire d'Égypte, où ces nomades sont compris sous le nom de Hyksos, en fait souvent mention jusque dans ses fragments. Il en résulte que si l'Égypte fut attaquée de différents côtés et par différents peuples sauvages, les Arabes, qui vinrent de l'Est, furent les plus redoutables. Ils inondèrent la Basse-Égypte, pénétrèrent dans l'Égypte moyenne, où ils prirent Memphis, détruisirent les villes et les temples, et élevèrent, à l'entrée du pays, à Avaris, près de Pelusium, un grand retranchement entouré de murs, pour s'y retirer en cas de détresse. Ils fondèrent un empire qui comprit la plus grande partie de l'Égypte, et exista longtemps sous une dynastie de rois dont Manéthon nous a fait connaître presque tous les noms.
Les vainqueurs semblent, comme les conquérants nomades le font d'habitude, avoir adopté plusieurs usages des vaincus ; ils s'établirent dans l'Égypte basse et moyenne. Memphis devint le principal siège de leur empire ; et il n'est donc pas étonnant de voir leurs rois compris dans les listes des dynasties égyptiennes. À en juger par les vestiges qui se sont conservés dans Hérodote (1), on peut, avec quelque vraisemblance, les regarder comme auteurs des pyramides, monuments propres à l'Égypte moyenne, et qui, par leur forme colossale, paraissent déceler le goût d'un peuple barbare, mais aidé, dans ses travaux, par des artistes mécaniciens pris parmi les vaincus. (…)


Le besoin d'un endroit commode et sûr pour conserver le corps dut donc se faire sentir (...). Ce ne pouvait être des tombeaux comme chez nous, où le cadavre est livré à la corruption, et encore bien moins des sépulcres romains ou grecs, où l'on en conservait seulement les cendres. Il fallait des demeures particulières pour les morts, où leur conservation et leur repos fussent assurés. La plaine fertile de l'Égypte, dont le sol est resserré, offrant d'ailleurs à peine assez de place pour les vivants, ne se prêtait pas à cet usage, à cause des inondations du Nil ; mais la nature semblait avoir pris à tâche d'assigner aux morts leurs demeures. La plaine rocailleuse au pied de la chaîne des montagnes occidentales, ainsi que cette chaîne elle-même, n'étaient pas seulement à l'abri des débordements du fleuve, mais contenaient encore des grottes naturelles propres à recevoir les dépouilles mortelles des Égyptiens. Lorsque ces grottes commencèrent à manquer, il fut facile à l'art d'en construire d'autres ; aussi l'Égypte moyenne et la Basse-Égypte renferment-elles, le long de la chaîne libyque, un nombre infini de ces tombeaux, en partie pratiqués dans les rochers des montagnes, en partie placés dans des souterrains artificiels, où l'on pénètre par des ouvertures ou des puits. Chaque ville avait un pareil asile de repos pour ses morts, dont l'étendue devait varier dans la même proportion que celle des villes. Les tombeaux des rois de Thèbes, qui se trouvent dans une vallée de rochers isolée, ainsi que les autres monuments funèbres de cette cité, ont excité jusqu'ici le plus l'attention des voyageurs ; cependant il y en a d'autres qui offrent aussi ample matière à des recherches.
Ce fut, au rapport de Diodore, à l'ornement de ces demeures éternelles qu'on consacra les plus grands soins. L'idée que la vie à venir est une continuation de celle-ci est trop naturelle à l'homme pour qu'il ne s'y attache pas. C'est pourquoi les tombeaux furent en grande partie des tombeaux de famille, et cela explique aussi le genre de peintures et de sculptures dont ils sont ornés. L'Égyptien étant partagé, dans ce monde, entre les devoirs de la religion et la vie domestique, voulut aussi se les tracer pour l'autre monde. C'est pourquoi les parois de ces sépulcres sont remplies à la fois d'hiéroglyphes, de scènes religieuses, et des occupations de la vie, de l'agriculture, des arts, etc.
Comme plusieurs de ces tombeaux, dans lesquels on descendait par des puits, se trouvaient sous le sol rocailleux couvert de sable, il devenait nécessaire d'élever au-dessus des monuments pour qu'on en pût reconnaître l'ensemble, et pour que l'entrée ne fût pas comblée de sable. C'est là probablement ce qui a donné naissance aux pyramides. Leur forme répondit assez bien à ce but, et ce ne fut qu'insensiblement qu'on arriva à l'idée de les élever jusqu'à une grandeur colossale ; ce qui résulte déjà de l'existence des pyramides basses, et ce qui deviendra encore plus évident, si on parvient à confirmer la conjecture que les monuments étaient l'ouvrage des anciens Pharaons éthiopiens, et une imitation des pyramides de Méroé. (2)
Hérodote fait déjà remarquer que les grottes sous les grandes pyramides sont dignes de la plus haute admiration, et les ouvertures ou les puits que l'on trouve dans ces pyramides ainsi que dans celles de Sakkara n'avaient guère d'autre destination que de conduire aux tombeaux souterrains, dont l'examen plus approfondi est encore réservé à d'autres voyageurs. (…)


Nous ne pouvons pas nous dissimuler que beaucoup de choses, et pour nous les plus importantes, restent encore à explorer. Si l'architecte et l'artiste sont satisfaits, si le mythologiste n'a peut-être plus beaucoup à regretter dans les nombreux ouvrages de sculpture, l'historien se trouve dans une position bien différente. Ce qui l'intéresse, ce sont les bas-reliefs historiques et ethnographiques, ainsi que ceux qui représentent la vie domestique de la nation et de ses rois ; et c'est justement dans cette partie qu'en proportion on a le moins fait. Cependant les matériaux que nous possédons ouvrent aux recherches un nouveau champ, on peut dire un nouveau monde d'antiquités ; car même avant d'entrer dans les détails, leur ensemble nous donne des idées toutes différentes de la haute antiquité que celles qui existaient. Quel devait être le degré de civilisation d'un peuple qui pouvait produire de tels ouvrages ! Tant qu'on ne connut pour ainsi dire de l'Égypte que les pyramides, l'opinion que des despotes firent entasser ces masses énormes par un peuple d'esclaves, dut suffire pour éclaircir la question. Mais dès qu'on s'est familiarisé avec ces ouvrages accomplis de l'art, on parvient bientôt à la conviction qu'un goût aussi noble n'a pas pu se développer sous le fléau de la tyrannie, mais qu'il y a eu une époque où l'esprit humain, quelque différentes que fussent les formes de constitution des nôtres, put se faire jour et marcher sans entraves pour s'élever à une hauteur que sous certains rapports aucun peuple, pas même en Europe, n'a pu atteindre. Et s'il devient en même temps constant que la religion fut le principal levier qui fit mouvoir ces forces imposantes, ne devons-nous pas prendre de cette religion une autre opinion que celle que nous donne la superstition grossière dans laquelle elle dégénéra dans la suite ?"

(1) Les fondateurs des pyramides furent dépeints par les Égyptiens eux-mêmes comme oppresseurs du peuple et ennemis de la religion. (Hérodote, II, 144). Ils n'aimaient pas à en parler, et ils nommaient les pyramides les ouvrages du pasteur Philitis, qui aurait fait paître ses troupeaux en ces lieux. Lors même que ce récit ne serait qu'une tradition figurée, comme le suppose Zoëga avec quelque raison, et qu'on aurait voulu désigner par Philitis le maître des enfers, cela n'affaiblit cependant pas les autres raisons qui militent en faveur de cette opinion. D'ailleurs, en Égypte même, il y eut plusieurs données sur l'âge et les fondateurs des pyramides (Diodore, I, 75), preuve certaine qu'elles devaient remonter à une haute antiquité. Depuis qu'on a fait connaissance avec les constructions pyramidales de Méroé, qui semblent être en petit ce que sont celles de l'Égypte en grand, on sera peut-être plus porté à admettre la conjecture que les pyramides égyptiennes sont l'ouvrage des conquérants éthiopiens dont, au témoignage d'Hérodote (II, 100), dix-huit auraient régné on Égypte bien avant l'époque de sa splendeur sous les Sésostrides. Je laisse à d'autres le soin d'apprécier cette conjecture qui, du moins, ne pèche pas par l'invraisemblance, et je me borne à ajouter que, suivant le passage cité de Diodore, une autre tradition, accréditée chez les Égyptiens, fait remonter la fondation des pyramides jusqu'aux temps d'un roi Amasis ou Ammosis , dépeint également comme tyran, mais détrôné par un conquérant éthiopien, nommé Actisane.

(2) Nous avons déjà fait remarquer plus haut que l'indication donnée par Hérodote sur les fondateurs des pyramides ne fut nullement la seule. Hérodote la tenait des prêtres de Memphis, dont la connaissance ne se bornait qu'aux fondateurs de leur temple et des monuments voisins. Ils ne savaient rien des pyramides de Sakkara et des autres de l'Égypte moyenne. Cependant leur nombre montre que la dynastie sous laquelle ces pyramides furent élevées doit avoir régné un long espace de temps, de même que la comparaison avec les tombeaux des rois de Thèbes prouve que cette dynastie ne fut pas de Thèbes. C'est un autre genre d'architecture ; on n'y trouve ni hiéroglyphes, ni bas-reliefs. Il est certain, d'après les dernières découvertes, que la construction des pyramides, sur une échelle inférieure, à la vérité, appartint dans le principe à Méroé. Ces raisons me font croire que les pyramides égyptiennes font partie des monuments les plus anciens, et qu'elles ont été élevées par les dix-huit Pharaons éthiopiens qui, au rapport d'Hérodote, régnèrent bien longtemps avant Sésostris, et étaient du nombre des 330 rois dont les prêtres récitaient les noms. Cette conjecture explique du moins tout, et est encore confirmée par Manéthon, qui place dans la quatrième dynastie (dynastie de Memphis, mais d'une maison étrangère), la construction de la grande pyramide, qu'Hérodote attribue à Cheops. C'est le troisième roi de cette race, nommé Suphis, qui doit l'avoir élevée (Eusèbe, Chron., p. 207 ). On a ouvert cette pyramide de Sakkara, à l'instigation du comte Minutoli, qui a remarqué que la disposition de ce monument s'accordait avec ceux de Méroé. Les hiéroglyphes inscrits sur les poteaux d'une porte accessoire semblent réfuter l'opinion accréditée qu'il n'y a pas d'hiéroglyphes dans les pyramides ; mais si l'on n'en trouvait pas d'autres, on pourrait bien former la conjecture qu'ils datent d'une époque plus récente, puisqu'on en a rencontré d'autres dessinés en noir sur une autre porte, qui certainement n'y avaient pas été mis lors de la construction du monument.


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