mercredi 31 octobre 2012

Les comptes imprécis de Raoul Lacour (XIXe s.) visitant les pyramides de Guizeh

En comparant les relations de certains voyageurs des siècles passés avec les observations que l’on peut faire aujourd’hui, en bénéficiant notamment des progrès accomplis par l’archéologie, on peut de demander si c’est bien de la même Égypte qu’il est question.
Le cas de Raoul Lacour est, à ce sujet, particulièrement éloquent, mais il est loin d’être le seul. En nous basant sur le récit qu’il propose, dans son ouvrage L'Égypte, d'Alexandrie à la seconde cataracte (1871), de sa visite du site de Guizeh, on peut constater que cet avocat maniait les chiffres avec une surprenante agilité.
Passons sur certains détails (par exemple : quelques mètres en trop pour la hauteur de la pyramide de Mykérinos ; les “trois ou quatre” petites pyramides jouxtant cette même pyramide). Par contre, où donc notre auteur est-il allé dénicher la “foule” de petites pyramides, aux environs des trois grandes ? Il leur accorde même une hauteur de 20 à 30 mètres. Idem pour les caractéristiques de la pyramide de Mykérinos : de qui, de quel guide mal inspiré tient-il qu’elle enferme “une douzaine de chambres disposées sans grande symétrie” ? Ou bien alors, il faudrait se mettre d’accord sur ce que l’on appelle “pyramides” et “chambres”...


Au cours de sa relation de voyage, Raoul Lacour épingle Fialin de Persigny pour sa théorie sur la lutte contre l’invasion des sables (sur cet auteur : la note de Pyramidales). Il rend hommage à son imagination, mais se demande “si cet honorable homme d'État (est) jamais venu en Égypte”.
Si Fialin de Persigny a pu prendre connaissance des écrits de Lacour (ils étaient contemporains), peut-être était-il en droit de lui retourner le compliment...

“Aussitôt qu'on débouche des rues étroites du Caire, qu'on entre dans la plaine qui l'entoure, ou que, du sommet de la citadelle ou d'un minaret, on domine les toits plats de la ville, l'œil se porte immédiatement sur la chaîne des Pyramides ; il est attiré par ces masses anguleuses, ces montagnes qu'on sait et qu'on sent factices. Un beau matin, nous nous décidons à aller les voir de plus près ; mais voulant faire une visite un peu complète aux principales antiquités voisines du Caire, nous tournons au sud et prenons le chemin de Memphis. (...)
Après le Nil, nous traversons le chemin de fer. Le chemin de fer ! Quand on va voir les pyramides et qu'on a la tête pleine des noms des Sekeneferke, Choufou, Menkera et autres pharaons des premières dynasties, il y a là le contraste, l'antithèse que présente si souvent la terre d’Egypte et sur laquelle nous ne nous appesantirons pas. Tant d'autres déjà l'ont fait. (...)

“Le plus ancien monument de l'Égypte”
Le désert commence ici, et nos ânes, dont les sabots enfoncent dans le sable, sont les premiers à s'en apercevoir. Nous piquons droit sur la pyramide (de Saqqarah), mais, chose bizarre, quoique bien éclairée par la lune, elle ne paraît pas grandir à notre approche, nous écraser de sa masse. “Mais elle est en briques !” nous écrions-nous ; on l'eût dit alors.
De plus près pourtant, ce que nous prenions pour des briques, se trouve être des blocs calcaires de 2 et 3 mètres de long sur 40 ou 50 centimètres de haut. Quant aux cinq degrés qui la composent, excepté le degré inférieur que nous touchons du doigt et que nous sommes bien forcés d'avouer être très haut, ils nous paraissent fort petits. Ces illusions d'optique, cette difficulté de se rendre compte de la grandeur et des distances tenait d'abord à la lumière de la lune, dont l'éclairage produit toujours cet effet-là, et puis à l'absence totale de points de comparaison.
Cette pyramide, est très probablement le plus ancien monument de l'Egypte et peut-être du monde : elle a été bâtie, pour lui servir de tombeau, par le pharaon Kekéou, de la deuxième dynastie, quatre mille sept cents ans avant Jésus-Christ. L'intérieur est, dit-on, curieux, mais nous n'avons pas le temps de le visiter. (...)

Les restes parfaitement reconnaissables d’un grand plan incliné
Remontant en selle, nous nous hâtons de gagner les grandes pyramides de Gizeh, les plus septentrionales de toutes, au pied desquelles nous devons coucher. La lune dans son plein nous éclaire parfaitement et sous un ciel si pur nous permet de distinguer les détails presque aussi bien qu'en plein jour. (...)
Nous jetons en passant, et sans plus nous déranger, un coup d'œil aux pyramides d'Abou-Cir et aux restes parfaitement reconnaissables du grand plan incliné qui servait à élever les pierres de ces immenses constructions. (...)
Les trois pyramides étaient en face de nous. Nous gravissons l'espèce de promontoire sur lequel elles sont posées et, quoique nous soyons en plein jour, le même effet qu'à Sakkharah se produit ici ; de près, elles nous paraissaient moindres que de loin. Ce n'était que par le raisonnement que nous parvenions à leur rendre leurs vraies dimensions.
Pourtant les détails étaient plus nets. La première paraît visiblement tronquée ; la dernière, au contraire, est complète, et de plus, toute la partie supérieure est encore couverte de son revêtement en grès bien poli ; les deux autres avaient des revêtements analogues qui ont été démolis pour construire le Caire. La troisième pyramide est de beaucoup la plus petite ; elle semble, comme disent les Arabes, être la fille des deux autres.
Outre ces trois grandes, il y en a, aux environs, une foule de petites, toutes fort détériorées qui n'atteignent pas plus de 20 ou 30 mètres d'élévation.

Une expression majestueuse, mais douce
Nous commençons par jeter un coup d'oeil sur un temple récemment déblayé par M. Mariette :
un vrai trou que les sables ne vont pas tarder à recombler. Ce qu'il y a de curieux c'est que ce temple n'a aucun hiéroglyphe, aucune représentation ; de grands blocs rectangulaires, polis, de
granit ou d'albâtre, posés d'équerre forment toute son architecture, pilastres et plafonds. Il date de la même époque que les pyramides.
Tout à côté est le sphinx dont la tête et le cou sortent seuls des sables. C'est un rocher calcaire, une partie de la montagne, que l'on a taillé et laissé en place. Je ne sais pourquoi les Arabes lui ont donné le nom de “Père de l'épouvante”. Il n'a d'effrayant que ses proportions colossales (9 mètres de haut du menton au front) ; son expression est majestueuse, mais douce ; les absurdes mutilations des Arabes, qui lui ont cassé le nez et martelé la joue, n'ont pas pu imprimer à sa physionomie un caractère féroce. Il reste impassible, couvert de sa coiffure pharaonique, qui ressemble tant au couffieh actuel, ses yeux dirigés sur la vallée et ses larges oreilles ouvertes à tous les bruits du désert. Moyennant quelques piastres, un Arabe grimpe jusqu'au sommet de la tête et de là paraît bien petit. 




“Une suite rectiligne de débris, qui pourraient bien être les vestiges d'un des grands plans inclinés dont parle Hérodote”
Nous avons hâte de faire l'ascension de la pyramide. Arrivés à l'angle nord-est, nous nous trouvons en face du gigantesque escalier formé par les assises mêmes du monument, rapide à donner le vertige, et dont chaque marche a de 40 à 60 centimètres de haut ; mais pourtant, de ce point-ci, du pied même, par suite de la perspective, la pointe perd de son importance relative et le monument paraît moins aigu que d'un peu plus loin. (...)
Nous sommes sur la pyramide, tombeau de Choufou ou Chéops, la plus septentrionale de toutes, et, malgré la pyramide de Chafra qui nous masque un peu la vue au sud-ouest, nous pouvons saisir tout l'ensemble des ruines. Nous voyons les quatre petites pyramides bien rangées devant la grande, orientées comme toutes les autres, suivant les quatre points cardinaux, les tombeaux disposés dans un ordre symétrique, le sphinx, lui aussi, orienté de l'est à l'ouest ; nous croyons même reconnaître une suite rectiligne de débris, qui pourraient bien être les vestiges d'un des grands plans inclinés dont parle Hérodote.
Nous voyons bien d'autres choses encore ; mais, à cette inspection des lieux, nous ne comprenons pas comment on a pensé que toute la suite des pyramides, depuis celle de Meidoun jusqu'à celles de Gizeh, étaient des montagnes artificielles destinées à remplacer la chaîne libyque qui n'existe plus ici, et à arrêter l'invasion des sables. Cette théorie, trouvée par M. Fialin de Persigny, fait honneur à l'imagination de son auteur, mais n'admet pas la discussion sur les lieux, et nous nous demandions si cet honorable homme d'Etat était jamais venu en Egypte. (...)

“Une douzaine de chambres disposées sans grande symétrie”
Nous voulons pénétrer au centre de la pyramide, mais la visite de l'intérieur est peut-être plus fatigante que l'ascension. L'entrée des galeries est un simple trou pratiqué à 20 mètres environ au-dessus du sol, au milieu de la face nord. Il faut se laisser glisser dans des couloirs fort raides dont les parois sont polies outre- mesure, trop bas pour se tenir autrement que ployé, où l'air est vicié et la chaleur étouffante ; il faut s'arc-bouter à droite et à gauche, s'appuyer sur les Arabes et tenir sa bougie comme l'on peut. On descend d'abord pour remonter ensuite et aboutir finalement, après 80 mètres de cette marche gênante, à une chambre dite de la reine, où il n'y a rien du tout. Revenant sur ses pas et remontant un autre couloir plus élevé, heureusement, on arrive à la chambre du roi. Ici il y a un sarcophage, mais rien dedans.
Les parois de la salle sont faites de blocs de granit ; mais la fumée qui les recouvre est telle qu'on s’en aperçoit peu. Nos Arabes, au milieu de ce tombeau, trouvent original d'entonner le chant de l’abeille et d'imiter les contorsions des almées.
Éclairés par les lueurs rouges des torches, ils sont effrayants avec leurs grands corps basanés et leurs yeux brillants. Leurs voix ont un caractère sauvage qui ne rappelle en rien l'accompagnement langoureux d'une danse voluptueuse.
Nous ressortons de la pyramide de Choufou. Puis, pendant que nous y sommes, nous pénétrons dans celle de Chefren ou Chafra. L'entrée est toujours sur la face nord. Dans celle-ci, il ne se trouve qu'une seule salle très grande jonchée de débris et sur les murs de laquelle nous lisons en grosses lettres : “Scoperta di Belzoni, 1816”.
L'extérieur de cette deuxième pyramide, dont les dimensions sont à peu de chose près, les mêmes que celles de la première, est peut-être plus curieux. Nous avons déjà dit que la partie supérieure était encore recouverte du revêtement poli qui jadis existait sur le tout et sur toutes les pyramides ; de plus, tout autour de la base, le roc a été creusé de manière à former une sorte de fossé d'une cinquantaine de mètres de large sur sept ou huit de profondeur. Les talus sont très ruinés aujourd'hui, excepté du côté ouest. Dans les parois à pic de ce fossé sont creusées de petites tombes, dont l'une présente cette particularité remarquable, que son plafond imite un plafond en troncs de palmiers.
La troisième grande pyramide, celle de Menkera ou Mycerinus, n'a que soixante-dix mètres de hauteur verticale ; elle se trouve au sud-ouest des deux autres, à peu de chose près, sur le prolongement de la ligne qui joint les deux premières.
Son revêtement était jadis tout entier en granit ; il en reste peu de chose aujourd'hui. L'intérieur est très compliqué et offre à l'archéologue une douzaine de chambres disposées sans grande symétrie. Il a un avantage marqué sur les deux autres intérieurs, c'est que, la pyramide étant moins grande, les couloirs sont moins longs. Devant sa face sud sont trois ou quatre autres petites pyramides rangées en front de bataille.”
Source : Gallica

mardi 30 octobre 2012

La “pure fiction”, d’après Jean-Gabriel de Niello Sargy (XIXe s.), de l’ “entretien mystique” de Bonaparte dans la Chambre du Roi (Grande Pyramide)

Jean-Gabriel (Jean-Michel ?) de Niello Sargy (1767-1832) était attaché à l’état-major général de l’armée d’Orient, sous les ordres de Bonaparte. Il y exerçait la fonction d’officier de correspondance. Il participa à l'intégralité de l'expédition d'Égypte, jusqu'à la capitulation d'Alexandrie (1801)
Dans ses Mémoires secrets et inédits pour servir à l'histoire contemporaine, recueillis et mis en ordre par Alphonse de Beauchamp (1767-1832), et publiés en1825, il relata très brièvement sa visite aux “fameuses pyramides” du plateau de Guizeh, à propos desquelles il reconnut n’avoir “rien de particulier à dire”.
Je note toutefois qu’une fois encore, il est question, dans cette courte relation, de “quatre” grandes pyramides. Qu’est-il advenu de la quatrième ? Ou bien, laquelle avait l’insigne honneur de figurer aux côtés de Khéops, Khephren et Mykérinos ?
À part quelques brèves observations sur la nature et l’origine des pierres ayant servi à la construction des pyramides, le récit de de Niello Sargy n’est pas d’un apport majeur pour une meilleure compréhension de ces monuments.
Je l’ai pourtant retenu pour ses remarques, au demeurant crédibles, sur ce qu’il nous faut désormais appeler un hypothétique entretien de Bonaparte avec des hauts dignitaires musulmans, dans la Chambre du Roi, au coeur de la Grande Pyramide (cf. le récit dans Pyramidales). Même l’escalade du monument par le futur empereur est présentée comme douteuse, pour une simple raison de... culotte déchirée !




“J'allai voir aussi les fameuses pyramides, dont on a tant parlé, et sur lesquelles par
conséquent je m'arrêterai peu, n'ayant rien de particulier à en dire. On sait qu'on les distingue en grandes pyramides et en petites. On appelle les premières les pyramides de Gizéh, pour les différencier des petites qui sont situées à deux lieues à l'est du village de Gizéh, dans le désert de Sahara.
On trouve le désert à la distance d'une petite lieue environ avant d'arriver à ces monuments gigantesques élevés par l'orgueil humain, comme pour faire naître les méditations les plus profondes sur le néant des grandeurs terrestres. On est tout étonné, à mesure qu'on avance, de voir les pyramides s'abaisser en quelque sorte : cette illusion provient de leur forme inclinée et anguleuse. Mais ensuite le moindre objet de comparaison, un homme, un chameau, un cheval, ou tout autre objet placé au pied de ces monuments, semble leur rendre toute leur grandeur colossale.

Quatre grandes pyramides
Les grandes pyramides sont au nombre de quatre, à la distance d'environ six cents pas l'une de l’autre ; leurs quatre faces répondent aux quatre points cardinaux. La première, qui est la seule qui soit ouverte, a servi, selon Hérodote, de sépulture au roi Chéops. Sa hauteur est d'environ 465 pieds ; elle a été minutieusement décrite. La seconde pyramide, la plus rapprochée de la première, paraît à une certaine distance plus élevée, ce qui provient de l'inégalité du sol, car elles sont toutes les deux de la même grandeur. Je gravis non sans peine sur le plateau de la première qui, à l'oeil, paraît pointu, mais sur lequel cependant plusieurs hommes peuvent se tenir ferme.
Les deux autres qui leur ressemblent pour la construction et pour le ton de couleur, sont moins hautes.
Toutes les quatre sont environnées de beaucoup d'autres plus petites, de la même forme, également destinées à servir de sépulture. Presque toutes ont été fouillées, et plusieurs même ont été détruites.

Des pierres taillées comme pour être collées l’une sur l’autre
C'est de la chaîne de montagnes appelée Mokatam, qui se trouve sur la rive droite du Nil, à l'opposé des pyramides, qu'on a tiré les énormes pierres carrées avec lesquelles ces grands monuments ont été construits à l'extérieur. Les pierres sont taillées comme pour être collées ensemble l'une sur l'autre, de sorte qu'elle sont jointes par leur propre poids, sans chaux, sans plomb, et sans ancres d'aucun métal. Quant au corps de la pyramide, il est construit avec des pierres irrégulières cimentées avec un mortier composé de sable, de chaux et d'argile.
A l'occident des deux premières on voit une espèce de canal creusé dans le roc, et à l'orient les ruines d'un temple. A la distance d'environ trois cents pas se trouve le fameux sphynx dont le corps est enseveli sous le sable, mais dont on peut remarquer la tête colossale dont l'expression est douce et tranquille. Un pareil monument indique qu'à une époque si reculée, l'art était déjà, sans aucun doute, à un très haut degré de perfection.

Pas d’entretien mystique
On a prétendu que le général en chef avait été visiter les pyramides, le 11 août, accompagné de plusieurs officiers de son état-major et de quelques membres de l'Institut ; qu'il s'était arrêté à la pyramide de Chéops, dont il avait fait déterminer la hauteur ; qu'il avait pénétré avec sa suite dans l'intérieur de ce vaste monument ; qu'arrivé dans la salle qui servait de tombeau aux Pharaons, il s'était assis sur le seul siège qu'offrait ce sombre palais de la mort (une longue caisse de granit, dans laquelle on suppose que reposait le corps du monarque égyptien) ; puis, qu'ayant fait placer à ses côtés le mufti Suleiman, et les imans Mohamed et Ibrahim, il avait eu avec eux une espèce d'entretien mystique qu'on a fait imprimer et publier à Paris, dans le Moniteur.
Tout cela est une pure fiction ; le 11 août 1798, le général en chef, comme on l'a vu, était près de Salahiéh, à la poursuite d'Ibrahim-Bey.
Ce ne fut que le 14 juillet suivant, après l'expédition de Syrie, que Bonaparte, instruit du mouvement rétrograde de Mourad-Bey, partit du Caire avec ses guides et différentes troupes, et se rendit aux pyramides, où il se réunit au général Murat, chargé aussi alors de la poursuite de Mourad.
J'ai entendu dire qu'il ne monta point à la pyramide de Chéops, parce que sa culotte de nankin se déchira. Ce fut là qu'il reçut une lettre d'Alexandrie annonçant qu'une flotte turque de cent voiles mouillait devant Aboukir.”

Source : Gallica

lundi 29 octobre 2012

“Le travail de la maçonnerie est merveilleux” (Jean-Joseph Marcel - XVIIIe-XIXe s.-, à propos de la Chambre du Roi, dans la Grande Pyramide)

L’ingénieur et orientaliste Jean-Joseph Marcel (1776-1854) a fait partie de l'expédition d'Égypte en tant qu'interprète. Il fut nommé directeur de l'imprimerie nationale au Caire.
Jean-Joseph Marcel

Il recueillit des manuscrits et inscriptions qui servirent à la Description de l'Égypte.
De retour en France, il fut nommé, en 1803, directeur de l'Imprimerie nationale, puis Imprimerie Impériale.
On pouvait attendre de ses compétences et de son expérience de l’Égypte qu’il émît sur le patrimoine architectural de ce pays, en tout premier lieu sur les pyramides, des observations de premier ordre. Or, il n’en est rien. Ou peu s’en faut... Dans son récit “Égypte depuis la conquête des Arabes jusqu'à la domination française”, extrait de L'univers pittoresque : histoire et description de tous les peuples (1848), il se contenta d’écrire : “Nous ne dirons ici que peu de chose de ces merveilles de l'antiquité, dont il a été question ailleurs.” Il est vrai qu’il faisait là référence à l’ouvrage L’Egypte ancienne, de Champollion Figeac (cf. Pyramidales), après qui il était sans doute difficile, à l’époque, de faire oeuvre originale.
On reste néanmoins surpris du caractère expéditif et incomplet de ce que l’auteur retint de sa vraisemblable visite des pyramides :”Il y a peu d'observations à faire dans l'intérieur des pyramides.” Fort heureusement, il s’est trouvé dans l’armada des savants qui accompagnèrent Bonaparte en Égypte des “observateurs” un peu plus curieux et diserts pour faire sortir l’égyptologie de sa préhistoire !

“Le voisinage des pyramides (1) de Gizeh et des tombeaux de Sakkarah ajoute à l'intérêt que présente la ville du Caire. (...)
La grande pyramide avait, dans son intégrité, quatre cent cinquante et un pieds, selon les mesures prises par les savants de l'expédition d'Egypte ; c'est à peu près la hauteur (moins onze pieds) du clocher de Strasbourg. Sauf un petit nombre de chambres, deux couloirs et deux étroits soupiraux, la pyramide est entièrement pleine. Les pierres dont elle se compose forment une masse véritablement effrayante. Cette masse, d'environ soixante-quinze millions de pieds cubes, pourrait fournir les matériaux d'un mur haut de six pieds qui aurait mille lieues, et ferait le tour de la France.
On se demande d'abord où l'on a pris ces matériaux. On admet généralement qu'ils ont été tirés des carrières de Tourah, de l'autre côté du Nil. Cependant la masse de la grande pyramide, selon M. Vays, a été construite avec la pierre même qui lui sert de base. Le revêtement seul, tant extérieur qu'intérieur, a été apporté de l'autre côté du Nil. 



Hérodote parle d'une inscription tracée sur la grande pyramide ; des inscriptions en caractères antiques et inconnus existaient encore au moyen âge, selon les auteurs arabes ; aujourd'hui, on ne lit rien sur les murs des pyramides. Cette contradiction apparente s'explique facilement ; il est maintenant établi, grâce aux savantes recherches de M. Letronne, que la grande pyramide était primitivement couverte d'un revêtement en pierre polie. C'est sur ce revêtement, dont une partie fut détruite par Saladin et dont une partie subsistait encore au commencement du quinzième siècle, que se lisait sans doute l'inscription rapportée par Hérodote (2).
Il y a peu d'observations à faire dans l'intérieur des pyramides. On entre dans la grande pyramide du côté nord, par un corridor qui descend d'abord, puis remonte et conduit à la salle qu'on nomme la chambre du roi, et qui renferme un sarcophage de granit. Le travail de la maçonnerie est merveilleux, et la lumière agitée des torches est reflétée par un mur du plus beau poli.
De cette salle partent des conduits étroits qui vont aboutir au dehors. On est d'accord aujourd'hui à n'y voir que des ventilateurs nécessaires aux ouvriers pendant qu'ils travaillaient dans le coeur de la pyramide.
Cinq chambres plus basses sont placées au-dessus de la chambre du roi on a reconnu qu'elles n'ont pas d'autre objet que d'alléger par leur vide le poids de la masse énorme de maçonnerie qui la presse.
Après avoir visité cette chambre, on redescend la pente qu'on a gravie pour y monter ; on retrouve le corridor par lequel on est entré, et, en le reprenant où on l'a quitté, on arrive dans une autre chambre, placée presque au-dessous de la première et dans l'axe central de la pyramide ; cette chambre s'appelle la chambre de la reine.
Beaucoup plus bas est une troisième chambre taillée dans le roc, et à laquelle on arrive soit par un puits, soit par un passage incliné qui va rejoindre l'entrée de la pyramide.
Telle est la disposition de la grande pyramide ; celle des deux autres est analogue, seulement leur maçonnerie n'offre aucun vide, et les chambres qu'elles renferment sont creusées dans le roc.

L’immense intérêt de la plus petite des pyramides
L'entrée de la seconde pyramide fut découverte par Belzoni. Il en devina, pour ainsi dire, la présence à travers les débris amoncelés par le temps. Dans un des tombeaux voisins, on a lu le nom de Chafra, qui paraît être celui du roi Chéphren, le constructeur de la seconde pyramide.
La plus petite des pyramides dont la hauteur n'atteint guère que le tiers de la plus grande, n'est pas la moins curieuse. C'était la plus ornée ; son revêtement était de granit, comme l'affirme Hérodote, et comme on le voit encore. Mais ce qui donne à cette pyramide un immense intérêt, c'est qu'on y trouve le cercueil en bois du roi Mycérinus, par qui elle fut construite, et le nom de ce roi écrit sur les planches du cercueil (3).
On a longuement discuté sur le but de ces constructions, symboles de la stabilité. Un fait remarquable, c'est que les pyramides sont orientées avec une grande précision. La légère direction qu'on y a signalée diffère à peine, dit M. Biot, de celle que Picard a cru reconnaître dans la méridienne de Tycho-Brahé (*).”

(1) Le nom de pyramide vient, non pas du grec pur feu, mais du copte pirama, hauteur.
(2) Les hiéroglyphes qu'on voit dans l'intérieur de la pyramide présentent le nom du roi
Choufou, qui est sans doute le roi Chœups, auquel on attribue la construction de cette pyramide.
(3) Ces planches monumentales se trouvent aujourd'hui an musée de Londres.
Source : Gallica
(*) Astronome danois

dimanche 28 octobre 2012

“Il paraît probable que l'origine des pyramides a précédé celle des hiéroglyphes” (Pierre François Henry - XVIIIe s.)

Le récit qui suit, de Pierre François Henry (1759-1833), est “traduit en partie de l’anglais”.
Extrait de Route de l'Inde, ou Description géographique de l'Égypte, la Syrie, l'Arabie, la Perse et l'Inde (1798), il n’est en fait qu’une reproduction, à quelques variantes près, du récit de Frédéric Louis Norden (1708-1742) présenté dans ce blog ICI.
Pierre François Henry se justifie ainsi : les auteurs modernes et anciens ayant des avis divergents “sur les dimensions de la grande pyramide”, il a cru bon de faire appel à un voyageur dont le mérite était connu, à savoir le Danois Norden, au point de lui emprunter, au plus petit détail près, sa description des pyramides, y compris de cette mystérieuse quatrième grande pyramide venant compléter le célèbre trio du plateau de Guizeh.




“On sait que les pyramides ont été mises autrefois au nombre des sept merveilles du monde. Les auteurs anciens diffèrent extrêmement sur leur hauteur. Hérodote porte celle de la plus élevée à huit plehra, ou 800 pieds. Selon Strabon, elle est d'un stade, ou de 625 pieds. Diodore lui donne plus de six plehra, ou de 600 pieds, et Pline, 783.
Ce dernier auteur dit que trois cent soixante mille hommes ont été employés pendant vingt ans à la construire. Hérodote assure que cent mille hommes y travaillaient constamment, et qu'on les changeait tous les trois mois. La dépense en oignons, en poireaux, etc., pour la nourriture des ouvriers, se monta à la somme de 1.600 talents. On peut calculer de là quelle fut celle de tout l'ouvrage. Pline observe que, par un sort bien mérité, le nom (1) des princes qui ont élevé de tels monuments de leur orgueil, est enseveli dans l'oubli.
La même différence existe dans les calculs des auteurs modernes, sur les dimensions de la grande pyramide, que dans ceux des auteurs anciens. Forcé de nous en rapporter à quelqu'un, nous allons, dans la description suivante, prendre Norden (2) pour guide. Le mérite de ce voyageur est connu.

Une construction qui est “de l’antiquité la plus reculée”
On ne voit de pyramides que depuis le Caire jusqu'à Maïdoun. Ces immenses bâtiments ne sont point fondés dans des plaines, mais sur le roc, au pied des hautes montagnes qui accompagnent le Nil dans son cours et qui font la séparation entre l'Egypte et la Lybie. Ils ont été tous élevés dans la même intention, c'est-à-dire, pour servir de sépulture ; mais leur architecture tant intérieure qu'extérieure est bien différente, soit pour la distribution, la matière, la grandeur. Quelques-unes des pyramides sont ouvertes, d'autres ruinées ; et la plus grande partie est fermée ; mais il n'en est point qui n'ait été plus ou moins endommagée.
On conçoit aisément qu'elles n'ont pu être élevées dans le même temps. La prodigieuse quantité de matériaux que chacune d'elle exigeait en fait absolument sentir l'impossibilité. La perfection avec laquelle les dernières sont construites, l'indiquent pareillement, car elles surpassent de beaucoup les premières en grandeur et en magnificence. Tout ce qu'on peut avancer de plus positif, c'est que leur construction est de l'antiquité la plus reculée, et qu'elle remonte même au-delà des temps des plus anciens historiens dont les écrits nous aient été transmis.
Il paraît probable que l'origine des pyramides a précédé celle des hiéroglyphes ; car les Égyptiens les prodiguaient sur tous les édifices de quelque importance, et l'on n'en aperçoit aucun, ni au dedans, ni au dehors des pyramides, pas même sur les ruines des temples de la seconde et de la troisième.

La “fable” des géants
Il règne, dans le peuple qui habite aujourd'hui l'Egypte, une tradition qui veut qu'il y ait eu anciennement dans ce pays des géants (3) ; et que ce furent eux qui élevèrent, sans beaucoup de peine, les pyramides, les vastes palais et les temples dont les restes causent aujourd'hui notre admiration.
Cette fable ne mérite guère d'être réfutée ; mais, pour détruire absolument ce qu'on pourrait objecter en sa faveur, il suffit d'observer que si ce pays avait été autrefois peuplé de géants, les entrées des grottes d'où l'on a tiré les pierres pour les pyramides auraient dû être plus grandes qu'elles ne le sont ; que les portes des édifices dont il s'agit, portes qui subsistent encore de nos jours, auraient dû pareillement avoir plus de hauteur et de largeur, et que les canaux des pyramides, si étroits qu'à peine un homme de la taille ordinaire peut s'y traîner, couché sur le ventre, n'auraient été nullement propres pour des hommes d'une stature telle qu'on la suppose. D'ailleurs, rien ne nous donne une plus juste idée de la taille des hommes de ce temps-là que l'urne ou le sarcophage qu'on voit dans la dernière pyramide qui est aussi la plus grande et la plus proche du Caire. Elle détermine la mesure du corps du prince pour qui cette pyramide a été bâtie ; et les canaux font connaître que les ouvriers n'ont pas été plus grands que lui, puisque l'entrée et la sortie suffisent à peine pour donner passage à des hommes de la taille de ceux d'aujourd'hui.

Quatre pyramides principales


Les principales pyramides sont à l'est-sud-est de Gizé, village situé sur la rive occidentale du Nil. Plusieurs auteurs ayant prétendu que la ville de Memphis avait été bâtie dans cet endroit, cela est cause qu'elles sont communément appelées pyramides de Memphis.
Il y en a quatre qui méritent toute l'attention des curieux. On en voit sept à huit autres, aux environs, mais elles ne sont rien en comparaison des premières, surtout depuis qu'elles ont été ouvertes, et peu s'en faut, entièrement ruinées. Les quatre principales sont presque sur une même ligne diagonale, et distantes l'une de l'autre d'environ quatre cents pas. Leurs quatre faces répondent aux quatre points cardinaux, le nord, le sud, l'est et l'ouest.
Les deux pyramides septentrionales sont les plus grandes, et ont 900 pieds de hauteur perpendiculaire. Les deux autres sont bien moindres ; mais elles offrent quelques particularités qui sont cause qu'on les examine et qu'on les admire.
La plus septentrionale de ces grandes pyramides est la seule qui soit ouverte. Il est bon d'observer que la forme pyramidale est la plus solide qu'il soit possible de donner à un corps de bâtiment. Il n'y a pas moyen de le ruiner, si on ne commence par le dessus. La base est trop ferme pour l'attaquer par-là ; et quiconque l'entreprendrait, y trouverait autant de peine qu'il en a coûté pour l'élever.

“L'architecte a seulement observé la figure pyramidale, sans s'embarrasser de la régularité des degrés.”
Il faut être bien près de la première pyramide septentrionale, pour pouvoir discerner l'étendue de cette masse énorme. Elle est ainsi que les autres, tant grandes que petites, sans fondements artificiels. La nature les lui fournit par le moyen du roc qui en lui-même est assez fort pour supporter ce poids, qui véritablement est immense.
L'extérieur de la pyramide est, pour la plus grande partie, construit de grandes pierres carrées, taillées dans le roc qui est le long du Nil, et dans lequel on voit encore aujourd'hui les grottes dont elles ont été tirées. La grandeur de ces quartiers n'est pas égale, mais ils ont tous la figure d'un prisme. L'architecte les a fait tailler de la sorte, pour être mis l'un sur l'autre, et comme collés ensemble. On dirait que chaque rang doit former un degré autour de la pyramide. Mais il n'en est pas ainsi en effet. L'architecte a seulement observé la figure pyramidale, sans s'embarrasser de la régularité des degrés.
Ces pierres ne sont pas, à beaucoup près, aussi dures qu'on pourrait se l'imaginer, quoiqu'elles aient subsisté si longtemps. Elles doivent proprement leur conservation au climat où elles se trouvent, climat qui n'est pas sujet à des pluies fréquentes (4). Malgré cet avantage, on observe principalement du côté du Nord, qu'elles sont vermoulues. Leurs diverses assises extérieures ne sont jointes que par le propre poids des pierres, sans chaux, sans plomb, et sans ancres d'aucun métal. Mais, quant au corps de la pyramide, qui est rempli de pierres irrégulières, on a été obligé d'y employer un mortier mêlé de chaux, de terre et d'argile. On le remarque clairement à l'entrée du second canal de cette première pyramide , qu'on a forcé pour l'ouvrir.
On n'aperçoit pas la moindre marque qui prouve qu'elle ait été revêtue de marbre. Certains voyageurs l'avaient conjecturé, en voyant le sommet de la seconde pyramide revêtu de granit. Leur conjecture paraît d'autant plus dénuée de fondement qu'on ne trouve pas aux degrés le moindre reste du granit ou du marbre, et qu'il n'aurait pas été possible de l'enlever, de manière qu'il n'en demeurât rien. Il est vrai qu'autour de cette pyramide et autour des autres, on aperçoit quantité de petits morceaux de granit et de marbre blanc : mais cela ne prouve pas que les pyramides en aient été revêtues. On avait employé ces sortes de matériaux au dedans, et à des temples qui étaient au dehors. Ainsi, il est naturel de présumer que ces restes viennent plutôt du travail des pierres pour les employer, ou de la ruine des temples, que des marbres qu'on aurait détachés par force du revêtement des pyramides.

Intérieur de la première pyramide



Celle dont il est maintenant question se trouve à trois lieues de chemin du vieux Caire. Pour y aller, lorsque le Nil est bas, on prend une barque à l'île de Rouada, et l'on va jusqu'à Gizé. On fait le reste du chemin par terre, et la distance n'est que d'un coup de fusil. Mais quand l'inondation du Nil est montée à son plus haut degré, on peut aller par eau du vieux Caire même jusqu'au roc, sur lequel sont bâtis ces grands monuments.
L'entrée de la première pyramide septentrionale est du côté du nord. A ses quatre angles on reconnaît aisément que les pierres les plus basses sont les premières pierres angulaires et fondamentales ; mais de là jusqu'au milieu de chaque face, le vent a formé un glacis de sable qui, du côté du nord, monte si haut qu'il donne la facilité de parvenir commodément jusqu'à l'entrée de l'édifice.
Cette entrée, de même que celles de toutes les autres, a été pratiquée sous la doucine du bâtiment, environ à quarante-huit pieds au-dessus de l'horizon, et un peu plus à l’est qu'à l'ouest. Pour la découvrir, on a coupé jusqu'à la pente de la pyramide.
L'architrave du premier canal, qui commence à cette ouverture, semble promettre un portail ; mais après avoir fait couper, sans trouver par derrière que des pierres semblables à celles dont on s'est servi pour bâtir la pyramide, on a renoncé au dessein de chercher une autre ouverture que celle qu'on avait déjà découverte.
Cette ouverture conduit successivement à cinq canaux différents qui, quoique courant en haut, en bas, et horizontalement, vont pourtant tous vers le midi, et aboutissent à deux chambres, l'une au-dessous et l'autre au milieu de la pyramide.
Tous ces canaux, à l'exception du quatrième, sont presque de même grandeur, savoir de trois pieds et demi en carré. Ils sont aussi tous d'une même fabrique, et revêtus des quatre côtés, de grandes pierres de marbre blanc, tellement polies qu'ils seraient impraticables, sans l'artifice dont on s'est servi ; et même quoiqu'on y trouve présentement, de pas en pas, des petits trous coupés pour y assurer les pieds, il en coûte encore assez de peine pour y avancer : celui qui fait un faux pas peut compter qu'il retournera à reculons malgré lui, jusqu'à l'endroit d'où il est parti.
On prétend que tous ces canaux ont été fermés et remplis de grandes pierres carrées, qu'on y avait fait glisser après que tout l'ouvrage avait été achevé. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que le bout du deuxième canal a été fermé ; car on voit encore deux grands carreaux de marbre, qui lui ôtent la communication avec le premier canal. Mais, à dire vrai, il n'est pas assez grand à l'entrée pour y faire passer un homme, et encore moins pour y faire glisser une aussi grande quantité de grosses pierres, nécessaires pour boucher les autres canaux.
Quand on a passé les deux premiers, on rencontre un reposoir qui, à main droite, a une ouverture pour un petit canal ou puits, dans lequel, à l'exception d'un autre petit reposoir, on ne rencontre que des chauves-souris. Après y avoir essuyé beaucoup d'incommodités, on a le désagrément de ne point voir sa dernière sortie, à cause du sable qui la bouche.
Du premier reposoir dont on vient de parler, le premier canal mène à une chambre d'une grandeur médiocre, remplie à moitié de pierres, qu'on a tirées de la muraille à droite, pour y ouvrir un autre canal, qui aboutit près de là à une niche. Cette chambre a une voûte en dos d'âne, et est partout revêtue de granit, autrefois parfaitement poli, mais aujourd'hui extrêmement noirci par la fumée des flambeaux dont on se sert pour visiter ce lieu.
Après être retourné par le même chemin, on grimpe jusqu'au quatrième canal, pourvu de banquettes de chaque côté. Il est très haut, et sa voûte est aussi presque en dos d'âne.
Le cinquième canal conduit jusqu'à la chambre supérieure ; et à moitié chemin, on rencontre un petit appartement un peu plus élevé que le canal, mais qui n'est pas plus large. Il a de chaque côté une incision pratiquée dans la pierre, apparemment pour y faire couler celles destinées à fermer l'entrée de la chambre qui, comme la précédente, est revêtue et couverte de grand morceaux de granit.
On trouve au côté gauche, une grande urne ou, pour mieux dire, un sarcophage de granit, qui a simplement la figure d'un parallélépipède, sans aucun ornement d'ailleurs. Tout ce qu'on en peut dire, c'est que cette pièce est fort bien creusée, et qu'elle sonne comme une cloche, quand on la
frappe avec une clef.
Au nord du sarcophage on aperçoit un trou assez profond, fait depuis que le bâtiment de la pyramide est achevé. La raison n'en est pas connue. Il est à présumer, cependant, qu'il y avait au-dessous quelque cavité, car il semble que le pavé est tombé de lui-même, après que le fondement de la chambre aura été enfoncé.
Il n'y a pas autre chose à voir dans cette chambre, si ce n'est deux fort petits canaux, l'un du côté du septentrion, l'autre du côté du midi. On ne détermine ni leur usage ni leur profondeur, parce qu'ils sont bouchés de pierres et d'autres choses que les curieux y ont jetées, pour tâcher de connaître jusqu'où ils vont.

Les deuxième et troisième pyramides



Les trois autres grandes pyramides, comme on l'a remarqué ci-dessus, sont situées presque sur la même ligne que la précédente, et peuvent être à cinq à six cents pas l'une de l'autre.
Celle qui est la plus proche de la première, et qu'on appelle communément la seconde, paraît plus haute que cette première ; mais cela vient du fondement qui se trouve plus élevé ; car, d'ailleurs, elles sont toutes deux de la même grandeur. Elles sont aussi entièrement semblables et ne diffèrent guère entre elles qu'en ce que la seconde est si bien fermée qu'on n'y aperçoit pas le moindre indice qui témoigne qu'elle ait été ouverte. Son sommet est revêtu des quatre côtés de granit, si bien joint et si bien poli que l'homme le plus hardi n'entreprendrait pas d'y monter. On voit, il est vrai, çà et là des incisions dans les pierres ; mais comme elles ne sont pas pratiquées à des distances égales, et ne continuent pas assez haut, c'en est assez pour faire perdre l'envie qu'on aurait d'essayer d'escalader cette seconde pyramide.
Du côté de l'orient, on voit les ruines d'un temple dont les pierres sont d'une grandeur prodigieuse ; et, du côté de l'occident, à trente pieds environ de profondeur, il y a un canal creusé dans le roc sur lequel pose la pyramide ; ce qui fait connaître qu'il a fallu baisser le roc d'autant, pour former la plaine.
La troisième pyramide est moins haute de cent pieds que les deux premières ; mais elle leur ressemble entièrement pour la construction. Elle est fermée comme la seconde, et elle est sans revêtement. On trouve au nord-est quantité de grandes pierres ; mais il est à croire qu'elles ont plutôt servi au temple qu'à la pyramide. Ce temple, situé du côté oriental, comme le premier, est plus reconnaissable dans ses ruines. Les pierres en sont aussi d'une grandeur prodigieuse ; et
l'on s'aperçoit que l'entrée était du côté de l'orient.

La quatrième pyramide
Quant à la quatrième pyramide , elle est encore de cent pieds moindre que la troisième. Elle est aussi sans revêtement, fermée et semblable aux autres, mais sans temple, comme la première. Elle a pourtant une chose digne de remarque : son sommet est terminé par une seule et grande pierre qui semble avoir servi de piédestal. Du reste elle se trouve située hors la ligne des autres,
étant un peu plus à l'ouest.
Ces quatre grandes pyramides sont environnées de quantité d'autres plus petites, et qui, pour la plupart, ont été ouvertes. Il y en a trois, à l'orient de la première, et deux d'entre elles sont ruinées, de manière qu'on n'y connaît pas même la chambre. A l'occident de la première, on en trouve un grand nombre d'autres, mais toutes aussi ruinées.
Vis-à-vis de la seconde pyramide, il y en a cinq à six qui ont aussi été toutes ouvertes, et dans une, on voit un puits carré de trente pieds de profondeur. Toutes les autres sont remplies de sable et de pierres.”

(1) Volney prétend avec Hérodole que la plus grande doit être attribuée à Cheops, et qu'elle fut construite vers les années 140 et 160 de la fondation du temple de Salomon, c'est-à-dire, 850 ans avant l'ère chrétienne. “Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides (continue le même auteur) que l’hôtel des Invalides à Paris. La longueur du bâtiment étant de 600 pieds, égale précisément la base de la grande pyramide; mais, pour s'en figurer la hauteur et la solidité, il faut supposer que la face mentionnée s'élève en un triangle dont la pointe excède la hauteur du dôme, des deux tiers de ce dôme même (il a trois cents pieds ) : de plus que la même face doit se répéter sur quatre côtés en carré, et que tout le massif qui en résulte est plein, et n'offre à l'extérieur qu'un talus immense et disposé par gradins.”
(2) Frédéric-Louis Nordcn, capitaine des vaisseaux du roi de Danemark, visita l'Egypte, par ordre de ce prince.
(3) On a vu au chap. II, que les anciens Égyptiens prétendaient avoir été gouvernés par les héros et les dieux. Ces deux fables ont peut-être la même source.
(4) Les pyramides sont élevées sur une plaine de roc que l'art a achevé de niveler. Celle plaine peut avoir quatre-vingts pieds d'élévation perpendiculaire au-dessus de l'horizon des terres, qui sont toujours inondées par le Nil qui ne monte jamais jusqu'à celle hauteur. Quoiqu'elle soit un roc continuel, elle est couverte d'un sable volant que le vent y apporte des hautes montagnes des environs, et dans lequel on trouve quantité de coquillages et d'huîtres pétrifiées.

Source : Gallica
Les illustrations, sauf la carte, sont extraites du Voyage d'Égypte et de Nubie, de Frédéric Louis Norden

samedi 27 octobre 2012

“Cette chose est fort admirable” (Pero Mexía - XVIe s. - à propos des pyramides)

Pero Mexía
Comment ne pas être attentif aux premières pages de l’histoire moderne des pyramides ?
Les récits qu’elles proposent reflètent généralement une réelle admiration pour l’oeuvre des bâtisseurs égyptiens, avec souvent des hésitations, approximations ou pseudo-certitudes sur les caractéristiques des monuments. Quand bien même ces récits seraient-ils inspirés par une découverte personnelle de ces monuments, ils restent à cent lieues des connaissances ou conjectures qui naîtront ultérieurement d’une égyptologie plus élaborée.
L’ouvrage Les diverses leçons de Pierre Messie, mises de castillan en françois par Claude Gruget, parisien, avec sept dialogues de l'autheur, dont les quatre derniers ont esté de nouveau traduits en cette quatriesme édition (1526) prend place dans ces relations de la première heure. Son auteur - Pero Mexía, ou Pedro Mejía (1497-1551) - est un écrivain espagnol, humaniste et chroniqueur officiel de Charles Quint. Il n’a, de toute évidence, pas voyagé lui-même en Égypte. Il se contente de se référer à Diodore, Strabon, Hérodote et “maints autres auteurs” pour en extraire quelques données essentielles qui soit restent communément admises aujourd’hui, soit ont subi de sérieux réajustements à l’aune des observations de l’archéologie scientifique. 



Zangaki -- Photographer (NYPL digital gallery)


“Des autres Colosses qui étaient à Rhodes et autres lieux, non si grands, nous n'en parlerons point pour ce qu'en cet endroit, nous ne traitons que des sept merveilles du monde : la troisième desquelles sont les Pyramides d'Egypte, et à la vérité ce que les historiens en disent est vrai, cette chose est fort admirable.
Les pyramides étaient certains édifices qui commençaient en quadrangle, et allaient ainsi jusques au sommet en amenuisant, à la forme d'une pointe de diamant ; et toutefois elles étaient de telle grandeur et hauteur, et de tant et telles pierres, et en telle perfection qu'il serait fort difficile de l’écrire. Et aussi que tous ne le voudraient croire : ce néanmoins ces choses sont tant autorisées par auteurs Chrétiens, et Gentils bien approuvés que l’on ne peut en nier la créance.
Ces pyramides donc sont tours fort hautes, qui finissent en pointe fort aiguë. L'étymologie de ce nom vient de pur en grec, c'est-à-dire feu, pour ce qu'il semble que le sommet vient à saillir comme flambeau de feu.

360.000 hommes, pendant 20 ans
Entre toutes les autres pyramides, les historiens font particulière mention de trois qui étaient en Egypte, entre la ville de Memphis, qui est aujourd'hui le Caire, et l’île que fait le Nil, nommée Delta, l’une desquelles est mise au nombre des 7 merveilles ; car on dit qu'à la faire il y avait continuellement trois cent soixante mille hommes, qui y furent 20 ans entiers. Plusieurs l'observent, et particulièrement Pline en parle amplement, et allègue douze auteurs pour sûreté, Diodore, Strabon, Pomponius Mela, Hérodote,  Amian, et maints autres. Les uns disaient que le fondement et le plan de cette pyramide empêchait et couvrait huit journaux de terre, qui font environ 40 arpents; autres de sept journaux, et plusieurs autres de six, et autant ou plus de hauteur. Pline dit que chacun quadrangle avait 883 pieds.
Les pierres étaient de marbre, apportées d’Arabie, et dit Pomponius Mela que la plus grande part d'icelles avaient trente pieds de largeur ; par ainsi on peut connaître que tant de milliers d'hommes y étaient occupés, les uns à porter les pierres, les autres à les tailler, et les autres à les asseoir sans la multitude qui besognait aux ferrements et autres choses nécessaires.

La vanité des rois d’Égypte



Photo Marc Chartier

Des autres pyramides on en parle ainsi au moins de deux autres alléguées, une desquelles se faisait par la vanité des Roys d'Egypte, qui furent les plus riches du monde, tant pour la fertilité de la terre que pour ce qu'en ce pays-là, nulle personne ne possédait aucune chose en propre, fors le Roy, et ce depuis que Joseph, fils de Jacob, conseilla à Pharaon de conserver les blés ès sept années abondantes pour le temps de la famine, pendant lequel par le moyen de ce blé, il eut toutes les terres de ses vassaux. Voilà comment ces Roys étaient riches et se faisaient servir par leurs sujets comme s'ils fussent serfs.
Et disent les historiens que les Rois faisaient fabriquer ces pyramides, pour donner à manger à leur peuple qui travaillait ; et aussi pour ne laisser leurs trésors à leurs successeurs, car ils aimaient mieux les dispenser ainsi entre leurs gens, que donner occasion à leurs héritiers d'avancer leurs trépas pour hériter à leurs biens et deniers.
Il se trouve par écrit que ces pyramides servaient de sépulcres aux Roys, et bien considérera la multitude du peuple Hébreu qui servait en Egypte, par lesquels Roys faisaient édifier villes et forteresses, il ne s'en ébahira point, vu que c'est chose certaine que six cent mille hommes
de pied, sans grande multitudes de femmes et petits enfants sortirent de cette servitude, et qui tous étaient employés, et servaient à ces œuvres merveilleuses ; ainsi ce n'est point de merveille que ces édifices pussent être faits, car ils disent qu'en raves, aux, et ciboules pour sustenter cette multitude d'ouvriers, il fut dépensé 1800 talents, qui valaient au prix du jourd'hui 1080000 mil écus.

Deux pyramides d’incroyable hauteur
Diodore dit qu'en l'entour d'icelle et bien loin à l'environ, il n'y avait pas une seule petite pierre, ni apparence qu'une seule personne y eût été, ni signe d'aucun fondement fors l'arène menue comme sel : tellement qu'il semblait que cette pyramide eût été là mise par la main de Dieu, et qu'elle y fût naturellement crue, et semblait que sa hauteur touchait au ciel.
Si nous laissons les anciens livres derrière, nous trouverons des témoins de notre temps, Pierre Martyr Milanais (*), homme docte qui fut ambassadeur pour les Roys Catholiques, Dom Ferdinand, et Dame Isabel, vers le Soudan d'Egypte, en l'an 15 01, a fait un livre de ce (qu’il vit) et en fit son ambassade. Là dedans il récite comme aussi a-(t)-il fait de bouche, avoir vu de ces pyramides, et se conforme avec ce que les auteurs anciens ont écrit, et particulièrement il parle de deux qu'il a vues qui étaient d'incroyable hauteur, et dit qu'il mesura les carrés d'une, qu'ils étaient chacun de 315 pas et quasi 1300 de circuit ; et qu'en chacun côté, il y a de fort grandes pierres assemblées pour autres édifices.
Et si dit plus que quelques-uns de la compagnie montèrent en l'une d'icelles à bien grande peine et par long espace de temps, et qu’ils lui récitèrent qu'au plus haut, il y avait une pierre toute unie, si grande que 30 hommes se fussent aisément tenus dessus. Et quand ils furent en bas ils disent qu'il leur était avis qu'ils avaient été en nuée tant ils étaient haut, et qu'il leur semblait qu'ils perdaient la vue, et que le cerveau se brouillait, et tournant le dessus dessous. Tellement qu'il dit qu'il ne faut point douter du grand nombre de gens, ni de la dépense que l'on dit avoir été faite en ces choses.”

Source : Gallica

(*) Pierre Martyr d'Anguiera (1457-1526), un humaniste, universitaire, diplomate, écrivain et historien. En 1501, il obtient une mission diplomatique auprès du sultan d'Égypte, qui fut couronnée de succès. Il raconta ses négociations de manière détaillée dans Legatio Babylonica.

vendredi 26 octobre 2012

“Les bâtisseurs de pyramides sont frustrés de leur immortelle renommée” (Louis Guyon - XVIIe s.)

Dans ses Diverses leçons, suivans celles de Pierre Messie et du sieur de Vauprivaz (1604), Loys Guyon, sieur de La Nauche, conseiller du Roi, se réfère à la lointaine histoire des Pharaons bâtisseurs pour étayer ses conseils destinés au roi de France (Henri IV ?).
La leçon est claire, en dépit de quelques obscurités dues au style de l’époque (il m’a paru toutefois préférable de garder le texte dans sa version originale) : en construisant les pyramides, les monarques égyptiens cherchaient à immortaliser leur nom et leur périple terrestre. Mais du point de vue de Louis Guyon, le flou le plus total règne sur l’histoire des mausolées royaux de l’ancienne Égypte : on ne sait pas avec exactitude quand les pyramides ont été construites ; on ignore également les “noms et qualités” de leurs bâtisseurs.
Utilisant cette histoire comme contre-exemple, l’auteur-conseiller recommande plutôt au souverain de France d’autres réalisations et constructions, plus utiles à son peuple, pour pérenniser sa sage gouvernance.



“Que diray-je des trois pyramides et Sphynx d’Egypte, qui sont mises entre les sept merveilles du monde ? Que pour en bastir une seule, il cousta la vie à plus de cent mil hommes, qui ne furent jamais faites que pour eterniser la memoire de ceux qui les faisoient edifier, et mesme je pense que les autres deux furent cause du mesaise et de la mort de beaucoup d’hommes, outre les precedens.
Les autheurs, tant anciens que modernes, qui en ont escrit, ne sont d’accord ny du tems, ny des personnes qui les ont faites. Ceux qui habitent sur les lieux en sçavent moins que nous, car ils disent que de pere en fils, ils sçavent que la plus grande fut bastie par un Cleophe Pharaon, id est Roy d’Egypte ; la seconde, par Chebree, frere du premier ; la tierce par Aschis.
On peut entrer dans la plus grande, et en une chambre on y voit encor aujourd’huy un coffre de marbre grisastre, sans couvercle, dans lequel estoit, comme ie presuppose, le corps embaumé de celuy qui la fit edifier, qui n’y est pas à present, dont on peut penser qu’il a esté frustré de sa pretension vaine, estimant qu’il demeureroit là iusqu’au iour de la resurrection : combien qu’il fust idolatre : et avant Moyse, ou pour le moins du temps, ou prochain, et pourroit estre que ce corps auroit servy de medecine à quelques hommes meurtris, ou a des oyseaux, chiens ou chevaux, comme l’on fait des autres corps Mumiez, que l’on aporte d’Egypte par deça, et ailleurs.
Aucuns tiennent que c’est le sepulchre d’une tres belle courtisane, qui s’appelloit Saphon, qui composoit fort bien en vers, et qu’il avoit esté fait par ceux qui luy avoyent fait l’amour. D’autres ont opinion que Rodoppé, une autre diablesse de courtisane, tant renommee, fut enterree là par un Roy Egyptien.
Herodote escrit qu’une des pyramides fut bastie par un Cleophas, et ie pense qu’il entend ce Cleophas duquel nous avons parlé, et qu’il dependit tous ses thresors, les moyens et la vie de ses suiets, et ne la pouvant parachever, commanda à sa fille de se prostituer, exposer son honneur au plus offrant ; ce qu’elle fit,, requerant à un chacun qui venoit devers elle, luy donner une pierre. C’est celle qui est au milieu des trois, vis à vis de la grande, portant en chacun front cent cinquante pieds.
Or voila un bel honneur à ce Roy, pour eterniser sa memoire, prostituer sa fille, combien que ie croye que ce soyent fables.
Par ainsi, ces bastisseurs de pyramides sont frustrez de leur immortelle renommee, car on se sçait pour asseuré ny leurs noms, ny leurs qualitez, ny en quels temps elle furent basties. Autant en faut-il entendre des superbes murailles de Babylonne Caldaïque, desquelles il ne s’en voit pour le iourdhuy une seule pierre, et encor moins de son bitume ; et les iardins bastis sur des arches, et ponts faits sur le fleuve d’Euphrate. C’est assez parlé des trop somptueux edifices, qui ont cousté la vie et ruyne de ceux qui les ont fait bastir. Il faut dire maintenant comme les Monarques, Roys et autres Princes doivent bastir pour immortaliser leurs noms, non seulement en ce bas monde, mais par dessus tous les cieux, de quoy i’ay voulu faire un chapitre à part, afin que cestuy-cy ne fust ennuyeux au lecteur pour estre trop long et fascheux.


Extrait de la "Description de l'Égypte"


Comme les Princes pourront bastir pour immortaliser leurs noms sans souler le peuple
Le Prince voyant son Royaume sans guerre, non endebté, ne se doit mettre à bastir pour faire parler de luy apres son decez, comme les flatteurs de Cour leur persuadent, et comme les tyrans ont coustume de faire, mais plustost doit acquerir l’amour de son peuple par bienfaits, menant une vie vertueuse. Puis si son naturel s’incline à bastir, il doit adviser quelque lieu, ou quelque Temple ou Eglise qui seroit ruinee, et pourtant necessaire, ou un hospital, un pont, rendre seurs les chemins des voleurs, ou faire bastir des phares ou lanternes pour donner conduitte aux navigeans sur mer : cer ce sont ceux qui enrichissent les Royaumes, si on y tient l’oeil et police.
Comme sceut tres bien faire Ptolemee Philadelphe Roy d’Egypte, qui pour asseurer les navigeans sur la mer Alexandrine, fit bastir un tres haut phare ou lanterne, et un beau et fort chasteau tout aupres pour asseurer le port, qu’on voit encores auiourd’huy en son entier, pour tenir ceste coste de mer en crainte des Pyrates, qui faisoyent auparavant dix mil extorsions aux marchands ; et aussi pour donner guyde et conduitte de nuict, par le phare : car ceste mer est tres dangereuse des escueils ou rochers, bans, sables et autres choses qui s’y trouvent, et y voulut estre enterré.
Sostrate Gnidien, grand Architecteur, fut deputé pour faire bastir toutes ces choses, et ne voulut imiter les Pharaons ses predecessseurs, qui avoyent tant travaillé à faire faire si grandes montaignes de pierres et de briques, desquels on ne sçait le nom, ny de colosses, ny de palais somptueux, mais fait bien bastir un beau logis et spacieux, ou entre autres sales y en avoit une tres grande, remplie de livres de toutes sciences, histoires, ou autres, et de diverses langues ; et combien qu’il ne fust Iuif, et qu’il n’eust la cognoissance du vray Dieu, si voulut il avoir la saincte Bible, ou vieux testament, pour l’y mettre, et la fit traduire en langue Grecque, et l’admira bien. Il retira aupres de soy tous les plus doctes personnages qu’il peust sçavoir, et les entretint avec grands frais. Cestuy s’est immortalisé qui estoit environ cent quarante deux ans devant la nativité de Iesus, iusqu’à nostre temps.,Les Idolatres, Chrestiens, Mahometans, Mameluts, Grecs, Romains, Persans, bref presque tout le monde la eu, et l’a-on encor en grande admiration : mesmement iusqu’auiourd’huy les Turcs honorent fort sa sepulture, qui est tout contre le phare, et environ l’equinoxe Automnal, les Egyptiens d’apresent chantent durant trois iours et trois nuicts certains hymnes à sa louange, et se festoyent les uns les autres ; et de tous les autres Roys bastisseurs de pyramides, colosses, sphynx, ils n’en font aucune mention.”
Source : Gallica