samedi 2 février 2013

“Le travail le plus considérable, et en même temps le plus inutile que les hommes aient entrepris” (Augustin-Charles d'Aviler - XVIIe s., à propos des pyramides égyptiennes)

Pensionnaire du roi à la toute récente Académie de France à Rome, puis intégré à l'Agence des Bâtiments du roi que dirigeait Jules Hardouin-Mansart, l’architecte Augustin-Charles d'Aviler (1653-1701) a largement participé à la diffusion des manières architecture du Grand Siècle. Son Cours d’architecture a longtemps été considéré comme un ouvrage de référence.
Le texte qui suit est extrait de son Dictionnaire d'architecture civile et hydraulique et des arts qui en dépendent : comme la maçonnerie, la charpenterie, la menuiserie, la serrurerie, le jardinage, etc. ; la construction des ponts et chaussées, des écluses et de tous les ouvrages hydrauliques, édité en 1755.
Concernant les pyramides égyptiennes, on constatera facilement que l’auteur n’est jamais allé sur place. Il tient ses informations de différentes sources : Pline, Pierre Belon (écrit “Bellon”), Pietro della Valle, Jean de Thévenot, ainsi qu’un certain Pierre Gilles que je n’ai pu identifier. La juxtaposition de ces témoignages de première main n’empêche pas notre architecte de faire place, dans sa description de la Grande Pyramide, à une grossière erreur sur la disposition des espaces intérieurs. J’ignore qui lui permet d’écrire qu’ “à côté de cette chambre (la Chambre du Roi), il y a une autre chambre plus petite, mais sans sépulcre ; et c'est ici l'endroit le plus élevé où l'on puisse aller au dedans de la pyramide”. Oui, vous avez bien lu “à côté”...


Illustration de Marcus Tuscher (1780)

“Piramide ou Pyramide. C'est un monument qui a la forme d'une pyramide, et qu'on élève pour quelque événement singulier. On doit aux Égyptiens l'origine de ce monument et ce qu'ils ont laissé est peut-être le travail le plus considérable, et en même temps le plus inutile que les hommes aient entrepris. Nous voulons parler des trois fameuses pyramides d’Egypte. Si l’on en croit Pline, trois cent soixante mille hommes ont travaillé pendant vingt ans à la plus grande de ces pyramides, savoir dix ans pour apporter les pierres et dix ans pour la bâtir. Il dit aussi qu'on dépensa dix-huit cents talents en raves et en oignons, mets favoris des Égyptiens.
Cette pyramide a été bâtie il y a plus de trois mille ans par un Roi d'Egypte, appelé Chemmis. Elle est d'une hauteur si considérable que sa pointe paraît seulement un peu émoussée, quoiqu’il y ait une place fort grande au sommet, qui peut contenir quarante personnes. Sa forme est carrée et sa base prise sur la surface de la terre, a onze cent soixante pas, ou cinq cent quatre-vingt toises de circuit. Toutes les pierres qui la composent ont trois pieds de haut et cinq ou six de long et les côtés qui paraissent en dehors sont tous droits et par conséquent sans talut.

“Dans ces temps reculés, l'art de bâtir n'était point entièrement inconnu”
Pour former la pyramide, chaque rang de pierre diminue en largeur d'environ neuf à dix pouces ; cela fait des avances qui servent à grimper au sommet. Cependant les pierres sont si bien jointes ensemble qu'à peine on peut en apercevoir les joints, ce qui prouve que dans ces temps reculés, l'art de bâtir n'était point entièrement inconnu.
On doit encore inférer de tout cela une autre connaissance que les Égyptiens possédaient : c’est celle des machines pour porter à une hauteur si excessive que celles qu'on y voit encore.
Abandonnons les réflexions philosophiques qui naîtraient de là, et qui nous écarteraient de notre objet ; et disons que cette pyramide et les deux autres de moindre grandeur qui sont en Egypte étaient des espèces de mausolées. La première était destinée pour le malheureux Roi Pharaon qui fut englouti dans la mer Rouge ; et on a enseveli dans les autres la Reine sa femme et la Princesse sa fille.
Comme l'objet qu'on s'était proposé par la construction de cette grande pyramide n'a point été rempli, on a laissé l'ouverture qui devait servir à passer le corps de l'infortuné monarque. Or cette ouverture a heureusement servi à faire connaître l’intérieur de ce monument.
Voici ce que les plus fameux voyageurs, les Bellon (dans ses observations), les Pierre Gilles, les Pietro della Valle et les Thévenot nous en ont appris dans leurs voyages. 


L'entrée de la Grande Pyramide, selon George Sandys (1621)


L'ouverture de la grande pyramide est un trou élevé de terre presque carré, d'un peu plus de trois pieds de haut, et l'on y monte par le moyen des sables que le vent y jette et qui le bouchent quelquefois. II y avait autrefois une pierre taillée exprès pour boucher cette ouverture qui s'y ajustait parfaitement, mais un Bacha la fit enlever crainte qu'on ne la plaçât et qu'on ne pût dans la suite reconnaître l'ouverture. Muni de lumière, on passe donc par ce trou carré, ou cette ouverture en se courbant et on trouve une espèce d'allée qui va en descendant, environ 80 pas. Cette allée est voûtée en dos-d'âne, et a assez d'élévation et de largeur pour y pouvoir marcher ; mais son pavé a une pente si considérable que sans de grosses piqûres sur lesquelles on se cramponne, on tomberait ; encore est-on obligé malgré ce secours de se tenir avec les mains des deux côtés du mur.
Au bout de cette allée est un passage qui n'a que la largeur nécessaire pour laisser passer un homme et qui est ordinairement rempli de sable. On ôte ce sable et l'on passe en se traînant huit ou dix pas sur le ventre. Une voûte paraît alors à la main droite : elle semble descendre à côté de la pyramide.
On voit aussi un grand vide avec un puits très profond. Quand on descend dans ce puits, on trouve une fenêtre carrée qui entre dans une petite grotte creusée dans la montagne où il n'y a que du gravier attaché fortement l'un contre l'autre. Cette grotte s'étend en Iongueur d'occident en orient. Lorsqu'en continuant de descendre dans ce puits, on est parvenu à environ quinze pieds de cet endroit, on rencontre une coulisse entaillée dans le roc, large d'environ deux pieds et un tiers et haute de deux pieds et demi. Cette coulisse a vingt-trois pieds, après quoi on ne trouve plus que des ordures dans ce puits.
Revenant donc sur ses pas, et voulant connaître la hauteur comme on a tâché de connaître la profondeur de l'intérieur de la pyramide, on grimpe sur un rocher qui a vingt-cinq ou trente pieds. Arrivé là, est un espace long de dix ou douze pas. On traverse cet espace, et on monte par une ouverture où à peine un homme peut se glisser. Pour pouvoir monter, on trouve des trous, au lieu de degrés, dans lesquels on met les pieds en s'écartant un peu et l’on s'appuie contre les murs qui sont de pierres de taille fort polies et jointes très proprement. Ici on voit des niches vides de trois en trois pieds qui en ont un de large, et deux de haut. Après ce passage qui est de quatre-vingt pas, est un espace de niveau, et ensuite une chambre qui a trente-deux pieds de long, et seize de large ; sa hauteur est de dix-neuf pieds. Elle a, au lieu de voûte, un lambris tout plat, composé de neuf pierres dont les sept du milieu sont larges chacune de quatre pieds, et longues de seize et les deux autres ne paraissent larges que de deux pieds seulement, parce que leur moitié est appuyée sur la muraille.
Cette chambre n'est point du tout éclairée. Dans le bout, vis-à-vis la porte, il y a un tombeau vide fait tout d'une pièce, long de sept pieds, et large de trois, de trois pieds quatre pouces de hauteur, et de cinq pouces d'épaisseur. La pierre dont ce tombeau est formé est sonore, d'un gris tirant sur le rouge pâle, et à peu près semblable au porphyre. Elle est fort belle lorsqu'elle est polie, et si dure qu'on a de la peine à la casser à coups de marteau.
A côté de cette chambre, il y a une autre chambre plus petite, mais sans sépulcre ; et c'est ici l'endroit le plus élevé où l'on puisse aller au dedans de la pyramide.
Cette pyramide, et les deux autres dont nous venons de parler sont comptées pour une des sept merveilles du monde. Fischer en a donné la figure dans son Essai d'Architecture historique (...). Elles sont à neuf milles du Caire, et on les aperçoit dès que l'on est sorti de la petite ville de Dezize, qui est à six milles. De leur sommet, on découvre une partie de l'Egypte, le désert sablonneux qui s'étend dans le pays de Berca et ceux de la Thébaïde dé l'autre côté.
A seize on dix-sept milles du Caire, il y a une autre pyramide qu'on appelle la Pyramide des momies, parce qu'elle est proche du lieu où les momies se trouvent, qui est aussi grande que la moindre des trois précédentes. Elle a cent quarante-huit degrés de grosses pierres pareilles à celles des autres. Son ouverture, qui est du côté du nord, a trois pieds et demi de large, et quatre de  haut. On descend en dedans encore plus bas que dans la grande Pyramide, mais on n’y voit qu’une salle au fond , dont le plancher est d'une hauteur extraordinaire.”
Source : Gallica