mardi 12 mars 2013

“Ces chefs-d'oeuvre d'architecture sont aussi entiers que le jour où ils reçurent la dernière main” (Claude-Marie Guyon - XVIIIe s.- à propos des pyramides de Guizeh)

L’abbé Claude-Marie Guyon (1699-1771), de l’Oratoire, avait une réputation d’homme instruit. Cet historien est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont une Histoire des empires et des républiques, depuis le déluge jusqu’à Jésus-Christ, en 12 volumes, traduite en anglais avec des corrections (1737 et années suivantes).
C’est du tome premier de cet ouvrage (1736) qu’est extrait le texte que l’on lira ci-après.
Au demeurant pas très à l’aise avec des monuments qu’il n’a (très vraisemblablement) pas approchés personnellement, l’auteur a quelque peine à décrire les pyramides du plateau de Guizeh. Pour la plus célèbre de ces pyramides, il s’en tient à un condensé assez maladroit d’informations glanées çà et là : “une espèce de plate-forme”, “des espèces de marches”, “une espèce de vaste puits”... Nous restons quand même sur notre faim !
Claude-Marie Guyon a pourtant pris la sage précaution de s’abriter derrière certains auteurs de renom, notamment Greaves et Charles Rollin. Mais le résultat d’une telle compilation n’en est pas moins brinquebalant. Fait de pièces et de morceaux, il nous réserve, certes, quelques belles expressions, mais l’auteur se contente surtout de mettre bout à bout des bribes de théories dont la synthèse n’est pas forcément cohérente. Sa réputation d’historien sérieux nous permettait d’attendre mieux de sa part. 



Les pyramides, par Luigi Mayer (1801)
“Hors de la ville, se voyaient ces grands ouvrages qui ont fait depuis l'admiration des siècles, et que nulle autre nation n'a osé entreprendre d'imiter. Je parle du fameux Lac de Mœris, du Labyrinthe, que les douze Rois firent bâtir pour leur servir de mausolée, du Lac où étaient nourris les crocodiles sacrés, des célèbres pyramides, dont une fit la septième merveille du monde, enfin des obélisques. Je décrirai le Lac et le Labyrinthe quand la suite de l'histoire m'aura conduit aux règnes de leurs auteurs. Mais comme les pyramides ne portaient pas les noms de ceux qui les avaient fait construire, non plus que les obélisques, j'en vais donner ici la description.
Il y en avait plusieurs de différente grandeur ; mais trois en particulier se font encore remarquer par dessus toutes les autres ; ce que l'on en raconte a souvent excité la curiosité des savants, qui se sont crus bien récompensés du risque et des fatigues d'un aussi long voyage par la satisfaction de contempler ce que tout l'Univers désirerait de voir. Growius (1) est celui de tous les voyageurs qui nous en a donné la plus exacte description. Elle excède de quelque chose celle de M. de Chazelies qui y avait été exprès en 1693.
Sur une hauteur d'environ 200 pieds s'élève un grand édifice qui passe pour la plus haute pyramide de l'Égypte. Sa figure est carrée et porte à chaque côté de sa base 693 pieds, par
conséquent 2772 de circuit. Sa hauteur perpendiculaire est de 481 pieds. En montant, les côtés se rétrécissent peu à peu, et semblent depuis le bas se terminer en pointe, quoiqu'ils laissent une espèce de plate-forme, large de treize pieds, où il ne manquait encore que deux pierres d'un angle, vers le milieu du siècle passé.

“Le terme de la fragilité des hommes, et la vanité de leurs plus grands projets”
Pour y monter, il y a tout autour des espèces de marches, hautes de quatre pieds par le bas, et de trois au sommet ; on ne les avait faites si hautes que pour leur donner plus de largeur, et les rendre plus commodes.
Environ à mi-hauteur, est une ouverture par laquelle on descend 150 marches, après lesquelles on trouve un repos fort large. De là vous descendez dans une espèce de vaste puits d'environ vingt pieds de profondeur, au fond duquel sont deux chemins, voûtés de marbre, de 154 pieds de long sur 16 de haut, et 7 de large, qui conduisent à deux entrées de la voûte intérieure, au centre de l'édifice. Là, on voit enfin le terme de la fragilité des hommes, et la vanité de leurs plus grands projets. C'est un sépulcre fore ordinaire, où personne ne fut jamais inhumé. Voilà à quoi se terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux imposés à des milliers d'hommes, pendant plusieurs années. C'était, selon Strabon, pour faire un tombeau à une femme prostituée, dont il ne resta bientôt plus dans le monde que le souvenir de ses débauches ; les uns voulant que ce fût Rhodope, d'autres la célèbre Sapho.
Pline rapporte après Hérodote que depuis le commencement de l'ouvrage, cent mille ouvriers y travaillaient sans cesse, mais qu'on avait soin de les relayer tous les trois mois par un nombre pareil. Dix ans entiers furent employés à tirer les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans l'Éthiopie, ou à les voiturer en Égypte ; et l’édifice ne fut fini qu'après vingt ans d'un travail le plus assidu.



Sphinx et pyramides, par Nicolas-Jacques Conté (1799)
Des inscriptions qui “parlaient aux spectateurs
Les Inscriptions qui furent gravées sur les faces n'étaient pas moins curieuses et moins nobles que la pyramide même. Elles parlaient aux spectateurs, et avertissaient qu'on se gardât bien de la comparer aux autres, puisqu'elle les surpassait autant que Jupiter était au-dessus des autres Dieux. Ailleurs on avait marqué ce qu'il avoir coûté simplement pour les ails, les poireaux, les oignons ou autres pareils légumes fournis aux ouvriers ; et cette somme montait à seize cents talents d'argent, c'est-à-dire à quatre millions cinq cent mille livres. D'où il était facile de conjecturer à quelle somme prodigieuse devait aller le reste de la dépense.
Il ne faut pas s'étonner, dit M. Bossuet, de voir tant de magnificence dans les sépulcres de l'Égypte. Outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, qui devaient porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore comme des demeures éternelles. Les maisons et les palais étaient appelés des hôtelleries, où l'on n'était qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour terminer tous nos desseins. Mais convaincus de l'immortalité de l'âme, ils envisageaient les tombeaux comme la véritable demeure que nous devions habiter pour des siècles infinis. Aussi depuis plus de trois mille ans ces chefs-d'oeuvre d'architecture sont-ils aussi entiers que le jour où ils reçurent la dernière main. Seul exemple que l'Univers entier puisse produire d'une pareille solidité.

“Le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture de ces superbes monuments”
Mais ce qu'on n'assortit point avec une intégrité aussi parfaite, c'est l'opposition de plusieurs auteurs sur une circonstance, où les plus simples ne peuvent se tromper, et qui néanmoins est assurée de part et d'autre contradictoirement. Ils conviennent pour les mesures à peu de chose près. Mais les Anciens qui avaient vu la pyramide dont je viens de parler, disent que la moitié, depuis sa base, était d'une pierre noire prise chez les Éthiopiens, si dure qu'on s'en servait pour faire les mortiers, et par-là assez ressemblante au marbre ; cependant Growius, qui l'avait examinée dans le plus grand détail, assure que depuis le haut jusqu'en bas, elle est toute de pierres blanches. La différence n'est que du blanc au noir.
Quoiqu'il en soit, on ne peut trop admirer, dit un judicieux Moderne (2), le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture de ces superbes monuments, qui les porta dès les premiers siècles, sans qu'ils eussent encore de modèles, à viser en tout au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent, de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire leur vanité. Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages aussi grands, mais consacrés à l'utilité publique,
Pline, (c'est toujours M. Rollin qui parle) nous donne, en peu de mots, une juste idée de ces pyramides, en les appelant une folle ostentation de la richesse des rois qui ne se termine à rien d'utile : Regum pecunia otiosa ad stulta ostentatio. Il ajoute que c'est par une juste punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d'ouvrages si vains. En un mot, selon la remarque sensée de Diodore, autant l'industrie des architectes est louable dans ces pyramides, autant l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris. (...)



Sphinx et pyramide, par Louis François Cassas (1790)
La violence, la dureté et l‘irréligion
On ne fait ni pour quel sujet ni à quelle occasion le trône de l'Égypte fut transporté dans la petite Diospole à Tanis. C'est ce qui arriva la onzième année, depuis l'élection de Samuel, à la qualité de juge. Au commencement du règne des Heraclides, à Lacédémone, et sous Codrus, le dernier Roi d'Athènes.
Les deux premiers rois de cette nouvelle principauté ne se firent connaître que pour se rendre odieux. Jules Africain nomme le premier Smedès ; Hérodote, Cheops, et Diodore, Chemmis, ou Chombos. Jusqu'à lui la justice et la modération avaient régné en Égypte ; mais il eut le malheur de leur substituer la violence, la dureté et l‘irréligion.
Il fit fermer tous les temples, défendit à ses sujets, sous des peines très graves, d'offrir aucuns sacrifices à la Divinité ; et leur commanda de ne plus travailler que pour lui. Ce tyran en occupa une partie à fouiller les carrières des montagnes d'Arabie, et à traîner de là jusqu'au Nil les pierres qu'ils en tiraient ; d'autres les conduisaient le long du fleuve,et par des canaux de traverse, sur les confins du royaume, du côté de la Libye. Il avait ordinairement cent mille hommes occupés à ces pénibles travaux et on les changeait de trois mois en trois mois.
Ce n'était plus, comme le célèbre Osymandès ou Memnon, à édifier un temple et un mausolée digne de toute admiration, ni comme Sesostris, à creuser des canaux pour multiplier les avantages du Nil, que ce prince employa, ou plutôt, consuma ses sujets. Ce fut à bâtir un fastueux édifice qui ne lui était d'aucune utilité, ni à son royaume. J'entends une de ces trois fameuses pyramides qu'on voit encore auprès de Memphis, et dont on a déjà parlé: L'éloignement des lieux où il fallait aller chercher les matériaux la masse énorme du bâtiment, dont toute la surface était ornée de différentes figures d'animaux ou autres hiéroglyphes, en augmentèrent tellement le temps et la dépense qu'elle avait coûté, en raves, en ails et en oignons seulement, la somme de seize cents talents; c'est-à-dire, trois millions six cent mille livres. C'est ce qu'apprenait une Inscription égyptienne qui était en bas de l'édifice. Si cela est, où aura donc monté ce que l'on dépensa pour les autres frais ?

“Rien fait de mémorable”
On prétend que le second de ces édifices avait été bâti par sa fille, mais que ses revenus lui manquant, elle eut recours à la plus infâme et la plus dissolue de toutes les ressources.
La troisième de ces pyramides fut l'ouvrage de Céphrenès, son frère et son successeur. Jules Africain le nomme Psupsennès. Ce prince, que le caractère rendait autant frère de Chéops que le sang et la nature, retraça toute la conduite de son prédécesseur, tenant les temples toujours fermés, et fatiguant ses sujets avec une dureté aussi impitoyable qu'on l'avait éprouvée sous le règne précédent.. Aussi, voyant le peuple autant soulevé contre lui qu'il l'avait été contre son frère, il appréhenda qu'on exécutât sur sa personne après sa mort ce que la crainte seule avait arrêté pendant sa vie. Tous deux ordonnèrent à quelques courtisans, complices de leurs débauches, d'enlever leurs cadavres et de les ensevelir dans des lieux dont personne n'eût connaissance. Leurs noms étaient si odieux au peuple qu'on défendit, selon la loi, de les prononcer. C'est ce qui donna occasion de dire qu'ils n'avaient rien fait de mémorable.”
Source : Google livres

(1) Latinisation de Greaves
(2) Charles Rollin