vendredi 19 mai 2017

Les mérites artistique et scientifique de la Grande Pyramide, selon Amand Biéchy (XIXe s.)

Extrait de l’ouvrage Traité élémentaire d'archéologie classique, 1846, par Amand Biéchy (1813-1882).
Cet “agrégé des lycées pour l’enseignement des lettres” est également l’auteur de La Peinture chez les Égyptiens, édité en 1868.
photo d'Antonio Beato, vers 1880
Il existe aujourd'hui encore un assez grand nombre de pyramides dans toute l'Égypte ; mais les plus remarquables par leurs masses sont celles de Ghizé. Là, comme partout, elles sont divisées par groupes symétriques. Ces constructions ont besoin d'être étudiées de près pour être bien appréciées ; elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est que lorsque l'on est parvenu à leur base, et que, levant la tête vers leur sommet, on cherche à les embrasser du regard, qu'on peut se faire une idée juste de leur masse et de leur immensité.
Le sol sur lequel repose la grande pyramide de Ghizé est un rocher élevé de près de cent pieds au-dessus du niveau des plus grandes eaux du Nil, et qui forme un solide dont on n'a point trouvé la base à une profondeur de plus de deux cents pieds. Tout autour, et au loin, s'étend le désert, où la présence de l'homme ne se manifeste que par les ossements impitoyablement exhumés de leurs tombeaux. La surface de ce rocher est creusée à une profondeur de cinq pieds huit pouces et demi : c'est dans ce creux que plonge la première assise de la pyramide.

“Bien que quarante siècles aient passé sur ce gigantesque monument, n'a-t-on remarqué en aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation”

Les autres assises, au nombre de deux cent deux, s'élèvent successivement sur cette base, et les unes au-dessus des autres, en diminuant de superficie, de manière que chaque assise supérieure laisse tout à l'entour la surface de l'assise immédiatement inférieure à découvert sur une largeur de neuf pouces et demi. La pyramide entière a quatre cent vingt-huit pieds et quelques lignes d'élévation verticale au-dessus du rocher qui porte l'assise inférieure ; mais deux assises manquent au sommet, ce qui portait la hauteur primitive de la pyramide à un peu moins de quatre cent cinquante pieds. La base du monument, qui est quadrangulaire, a sept cent seize pieds et demi de côté ; ce qui donne à la masse entière un volume d'un million quatre cent quarante-quatre mille six cent soixante-quatorze toises cubes. Malgré l'énormité d'une telle construction, le soin le plus minutieux y a présidé jusque dans les moindres détails. Chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante ; la pierre inférieure, creusée de deux pouces, reçoit une saillie égale de la pierre supérieure, et chaque arête est ainsi liée de toute sa hauteur ; aussi, bien que quarante siècles aient passé sur ce gigantesque monument, n'a-t-on remarqué en aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation. À ce mérite artistique la grande pyramide joint un mérite scientifique : elle est exactement orientée, et chacun de ses quatre angles fait face à l'un des quatre points cardinaux. Aujourd'hui même on ne saurait atteindre ce résultat sans de grandes difficultés. Du reste, cette orientation parfaite de la grande pyramide prouve, et ce fait est d'une grande importance pour la physique générale du globe, que, depuis la construction de cet antique monument, la position de l'axe de la terre n'a point varié d'une manière sensible. La grande pyramide est le seul monument connu qui puisse fournir matière à une semblable observation.
À quarante-cinq pieds environ de la base et au niveau de la quinzième assise, la face nord-ouest de cette pyramide est percée d'une ouverture qui donne issue à une galerie par laquelle on pénètre dans deux chambres et à un puits d'une profondeur inconnue, qui se trouvent dans l'intérieur du monument. Il y a lieu de croire que ce puits communique avec la galerie que l'on avait creusée dans et sous le sphinx qui se trouve auprès.

“Il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture sur la grande pyramide”

Quant aux inscriptions que les historiens grecs racontent avoir vues sur la grande pyramide, et par lesquelles le roi Chéops, qui la fit construire à une époque anté-historique pour l'Égypte, aurait indiqué le nombre des ouvriers et les sommes qui avaient été employées à ce monument, ces inscriptions n'ont jamais existé : il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture sur la grande pyramide, et le sarcophage en granit qui est déposé dans la salle supérieure du monument n'en porte pas lui-même la moindre trace. La haine ardente que Chéops et ceux qui l'imitèrent avaient allumée contre eux dans le cœur de leurs sujets, en les condamnant en masse à travailler à la construction de ces pyramides, eût suffi pour détourner ce prince et les autres rois d'y placer une telle inscription. La grande pyramide, comme toutes les autres, était un tombeau : c'est ainsi qu'à côté de la manifestation la plus éclatante de la puissance humaine se trouvait aussi celle de son néant.

La démonstration de M. de Persigny sur la fonction des pyramides

Il est juste de dire cependant que, dans un ouvrage qu'il vient de publier sur les pyramides d'Egypte, et qui excite, en ce moment, le plus vif intérêt dans le monde scientifique, un savant, M. de Persigny, assigne un autre objet à la construction des pyramides. Il y démontre, par des considérations basées sur les documents les plus récents et les plus authentiques, que la destination funéraire des pyramides est tout-à-fait accessoire ; que ces merveilleuses constructions cachent un grand problème scientifique : qu'elles ont pour fonction de garantir la vallée du Nil de l'invasion des sables du Désert. Toutes, en effet, placées, soit isolément, soit en groupes, à l'entrée des vallées qui, de la région des sables mouvants, débouchent transversalement sur la plaine du Nil, et disposées selon des lois remarquables, elles arrêtent les tourbillons sablonneux, en s'attaquant aux causes mêmes du fléau, c'est-à-dire en présentant au vent du Désert, qui s'engage dans les gorges de la montagne, de grandes surfaces capables d'en modifier la vitesse et d'en amortir assez la violence pour leur ôter la force nécessaire pour soulever les sables du Désert ; de sorte que, loin d'éterniser l'orgueil et la folie des Pharaons, les pyramides seraient, au contraire, un des plus glorieux monuments de la science et de la sagesse des Égyptiens.